Economie · Totnes, Royaume-Uni
Totnes et sa monnaie locale : l’expérience pionnière de la livre de Totnes

Un soir de mars 2007, à Totnes, dans le Devon, toute une salle brandit ses billets fraîchement imprimés, copies d’une coupure locale de 1810. La livre de Totnes vient de naître, portée par la première ville en transition. Douze ans durant, elle incite à dépenser chez les commerçants indépendants, avant de s’effacer en 2019 devant le paiement sans espèces.
Sommaire
Contexte du cas
Totnes est un bourg du sud du Devon, dans le district de South Hams, à la tête de l’estuaire de la Dart. Le recensement britannique de 2021 y compte 8 241 habitants. Ville de marché depuis le Moyen Âge, dominée par son château, elle garde de nombreuses maisons de marchands des XVIe et XVIIe siècles et une porte médiévale enjambant la grand-rue, l’Eastgate. Elle attire aussi depuis longtemps une importante communauté alternative, d’artistes et de musiciens.
Comme beaucoup de petites villes anglaises, Totnes se pose au milieu des années 2000 une question simple : que devient l’argent dépensé sur place ? Lorsqu’un habitant achète dans une chaîne nationale, une grande partie de la somme quitte vite le territoire. Ciaran Mundy, cofondateur du Bristol Pound, résumait plus tard ce constat dans The Guardian : selon lui, sur une somme dépensée dans une grande chaîne de supermarchés, environ 80 % sortent très vite de l’économie locale. C’est ce qu’on appelle la fuite économique, dont l’inverse est l’effet multiplicateur local : un argent qui change plusieurs fois de main dans le même territoire avant d’en sortir.
Un enseignant en permaculture venu d’Irlande
La seconde question est énergétique. Rob Hopkins, enseignant en permaculture, a passé une dizaine d’années dans le sud-ouest de l’Irlande. Au Kinsale Further Education College, il a lancé un cursus de permaculture sur deux ans, et ses étudiants ont rédigé en 2005 le Kinsale Energy Descent Action Plan, un plan de « descente énergétique » pour une ville qui se prépare au pic pétrolier. La même année, Rob Hopkins s’installe à Totnes avec sa famille. Totnes n’est donc pas sa ville natale, mais la ville où il choisit d’expérimenter à plus grande échelle.
Début 2006, avec Naresh Giangrande, il organise des projections et des cours du soir. En septembre 2006, un événement baptisé « The Official Unleashing of Transition Town Totnes » lance officiellement Transition Town Totnes, la première « ville en transition ». L’idée : préparer la communauté à la fois au changement climatique et à la fin du pétrole bon marché, en commençant par ce que les habitants peuvent faire eux-mêmes.
La monnaie locale n’est pas le point de départ du mouvement. Elle arrive quelques mois plus tard, comme l’un des premiers projets du groupe de travail consacré à l’économie. Cette chronologie compte : la ville en transition date de septembre 2006, la livre de Totnes de mars 2007.
Présentation de l’initiative
Dans le discours prononcé lors de la fête d’adieu de 2019, Rob Hopkins raconte l’origine de l’idée. Il avait lu beaucoup sur les premières monnaies locales américaines, les Ithaca Hours de l’État de New York et les BerkShares du Massachusetts. Il avait assisté, au Schumacher College voisin, à une conférence de l’économiste Bernard Lietaer, spécialiste des monnaies complémentaires, sur le rôle d’une monnaie locale dans la relocalisation de l’économie. Quelques jours plus tard, il tombe sur un billet d’une livre émis en 1810 par la Bank of Totnes, accroché au mur d’une société de production. Le déclic est là.
Mars 2007 : trois cents billets pour essayer
Le 7 mars 2007, lors d’une soirée du groupe économie de Transition Town Totnes, les organisateurs mettent en circulation 300 billets numérotés. Une face reproduit le billet de 1810, l’autre liste les 18 commerces qui ont accepté de les prendre. Faute de savoir si l’opération était légale, l’équipe y imprime une mention prudente : il s’agit d’une monnaie privée que l’on peut, d’un commun accord, considérer comme à peu près équivalente à une livre. Le député de la circonscription, Anthony Steen, soutient publiquement l’expérience.
Ce premier essai est un pilote, prévu jusqu’au 1er juin 2007. Rob Hopkins note alors que les commerçants se voient réclamer ces billets plus souvent qu’ils ne peuvent en rendre. Il reconnaîtra plus tard qu’environ la moitié seulement est réellement entrée en circulation : les autres ont été gardés comme souvenirs.
Une livre de Totnes adossée à la livre sterling
Le principe retenu ensuite est celui de la plupart des monnaies locales britanniques : une unité de monnaie locale vaut une livre sterling. On achète des billets locaux avec de l’argent national, on les dépense chez les commerçants du réseau, qui peuvent les réutiliser auprès d’autres membres ou les échanger à nouveau. La monnaie n’est pas une monnaie légale : son usage repose sur l’accord de chacun, et sa valeur sur la confiance dans ceux qui l’émettent.
À l’été 2007, une deuxième émission est lancée : 10 000 billets d’une livre sont imprimés. Selon Rob Hopkins, ce « premier vrai billet » a été dessiné par Ben Brangwyn, avec une encre sensible à la chaleur et une vue du château de Totnes. Ils sont tirés par un imprimeur local, Colourworks. La presse régionale racontait en juillet 2008 que le groupe chargé de la monnaie avait réglé sa facture d’impression, 900 livres, dans cette monnaie, et que l’imprimeur nourrissait son équipe de sandwichs achetés dans un snack voisin qui l’acceptait.
2014 : une gamme complète et un billet de 21 livres
En 2014, la livre de Totnes change de dimension avec une gamme complète de coupures : 1, 5, 10 et 21 livres. Les billets sont dessinés par Rick Lawrence. Le billet de 10 livres représente le musicien Ben Howard, que Rob Hopkins avait abordé dans un café et qui est venu à la soirée de lancement. Le billet de 21 livres, qui a tant intrigué, n’est pas une invention de Totnes : la ville de Lewes, dans le Sussex de l’Est, avait émis la première une telle coupure, et Totnes a repris l’idée.
Pourquoi 21 ? Aucune source consultée ne rattache ce chiffre à un symbole précis. Interrogé à ce sujet dans le film Demain, Rob Hopkins répond simplement « pourquoi pas ? ». Il décrit aujourd’hui ce billet comme la carte de visite internationale de la ville. Ce goût du jeu fait partie du projet : la monnaie sert autant à faire parler qu’à payer.
Objectifs et vision
Transition Town Totnes présentait le projet avec un but clair : utiliser la monnaie pour garder davantage d’argent dans l’économie locale. Derrière cet objectif économique, ses promoteurs en poursuivaient d’autres, plus difficiles à mesurer.
Relocaliser les dépenses
Le premier but est de faire circuler l’argent plus longtemps entre les acteurs du territoire. Une somme dépensée chez un commerçant indépendant qui se fournit auprès d’artisans et de producteurs voisins irrigue davantage l’économie locale qu’une somme versée à une chaîne. La monnaie locale rend ce choix visible : elle ne se dépense que dans le réseau, ce qui pousse à chercher, autour de soi, qui l’accepte. C’est le cœur de la relocalisation défendue par le mouvement des villes en transition.
Préparer la ville aux chocs
Le deuxième but tient à la résilience. Dans la logique de Transition Town Totnes, une économie qui repose davantage sur des échanges de proximité dépend moins de chaînes d’approvisionnement lointaines et d’une énergie bon marché. La monnaie locale n’a jamais prétendu remplacer la livre sterling : elle se voulait une pièce parmi d’autres d’une économie locale plus robuste, aux côtés des projets alimentaires, énergétiques et d’entraide lancés par l’association.
Raconter une autre histoire de l’argent
Le troisième but est culturel, et c’est peut-être le plus assumé. Dès avril 2007, Rob Hopkins écrit que l’enjeu est de raconter de nouvelles histoires sur l’argent et sur le rapport que chacun entretient avec lui. Un billet que l’on tient en main, qui montre le château de la ville ou un musicien du coin, pose une question concrète : où va ce que je dépense ? En 2019, il ira jusqu’à comparer l’expérience à un projet artistique communautaire, une question « et si… ? » lancée dans la ville pour stimuler l’imagination.
Cette vision rejoint celle de l’économie sociale et solidaire : l’argent y redevient un outil au service d’un projet collectif. Elle éclaire aussi la façon dont l’expérience doit être jugée : à l’aune des volumes échangés, mais aussi des conversations qu’elle a provoquées.
Actions concrètes mises en place
Pendant douze ans, la livre de Totnes a reposé sur une équipe réduite, en grande partie bénévole. Rob Hopkins remerciait en 2019 une dizaine de personnes, dont John Elford, pilier du groupe de pilotage. Leur travail a pris plusieurs formes.
Dessiner et imprimer des billets qui ont du sens
Chaque émission a été l’occasion d’un travail graphique : fac-similé du billet de 1810 en 2007, château de Totnes et encre thermosensible sur la coupure d’une livre, gamme illustrée en 2014. Les billets étaient numérotés. Leur beauté faisait partie de la stratégie : un billet que l’on a envie de montrer devient un support de conversation. La Banque d’Angleterre elle-même a acheté une série numérotée pour ses collections, selon Transition Town Totnes.
Convaincre les commerçants
Une monnaie locale ne vaut que par son réseau d’acceptation. De 18 commerces lors du pilote de 2007, le réseau est passé à plus de 70 entreprises en 2010, selon le bilan que Transition Town Totnes a rédigé pour les prix Ashden, avec alors environ 6 000 livres en circulation. Épiceries, cafés, librairie, boutiques de vêtements : l’idée était qu’un habitant puisse régler une partie de ses courses quotidiennes en monnaie locale.
Des points d’échange en ville
Pour obtenir des livres de Totnes, il fallait passer par des commerces servant de points d’échange. En 2019, au moment de la fermeture, trois d’entre eux étaient encore chargés de reprendre les billets : Greenlife, Fusion Clothes et Gazebo. Ce maillage, discret mais indispensable, montre que la monnaie reposait sur la bonne volonté de quelques commerçants engagés.
Faire parler de la monnaie
La livre de Totnes a bénéficié d’une couverture médiatique rapide, sans communiqué de presse, raconte Rob Hopkins : BBC, presse nationale, et jusqu’à un journal mexicain. Elle a été citée dans le feuilleton radiophonique The Archers et présentée à la télévision. Elle est aussi entrée dans les programmes de géographie du GCSE, l’examen britannique de fin de collège, ce qui a fait découvrir la transition à de nombreux élèves.
Tenter le passage au numérique
Dès avril 2007, Rob Hopkins s’interrogeait sur l’intérêt des billets papier : dans une boutique de téléphonie de la ville, presque toutes les recettes étaient déjà électroniques. Plus tard, elle a tenté de lancer une version électronique, sur le modèle du paiement par téléphone mobile mis en place à Bristol. Des soldes électroniques en livres de Totnes ont bien existé, puisqu’ils ont été remboursés en 2019, mais Rob Hopkins reconnaît que cette version n’a jamais atteint la masse critique nécessaire.
Résultats observés
Le bilan chiffré de la livre de Totnes reste modeste, et les porteurs du projet ne l’ont jamais caché. Ses effets les plus nets se situent ailleurs : dans la notoriété de la ville et dans l’essaimage des monnaies locales.
Des volumes limités mais réels
Selon Transition Town Totnes, plus de 30 000 livres de Totnes ont circulé parmi les entreprises locales au cours des douze années de l’expérience. Les chiffres disponibles restent partiels : aucune des sources consultées ne mesure la part des achats réalisés en monnaie locale ni son effet sur le chiffre d’affaires des commerçants. Les pourcentages parfois avancés sur la part d’habitants utilisateurs ne reposent sur aucune source vérifiable.
John Elford, du groupe de pilotage, résumait en 2019 le bilan ainsi : l’usage a décliné, en partie à cause d’une économie de plus en plus sans espèces, mais si l’on mesure le succès à la réflexion suscitée sur l’importance de l’économie locale, alors le projet a été une vraie réussite.
Une ville connue pour sa monnaie
Rob Hopkins le dit sans détour : si beaucoup de gens dans le monde ne savent qu’une chose de Totnes, c’est que la ville a eu sa propre monnaie. Le billet de 21 livres est devenu, selon ses mots, la carte de visite internationale du bourg. Il a notamment été montré dans Demain, le documentaire de Cyril Dion et Mélanie Laurent sorti en France le 2 décembre 2015 et récompensé par le César du meilleur film documentaire en 2016.
Un effet d’entraînement au Royaume-Uni et en Europe
Transition Town Totnes cite Brixton, Bristol et Stroud parmi les projets inspirés par l’expérience. D’autres monnaies ont suivi, à Lewes en 2008, à Brixton en 2009, à Stroud en 2010, puis à Bristol en 2012, qui a donné au mouvement une tout autre échelle. En décembre 2013, la Banque d’Angleterre leur a consacré un article de son bulletin trimestriel : elle y estime que, vu leur taille et leur adossement à la livre sterling, ces monnaies ne menacent pas la stabilité monétaire, tout en rappelant que leurs billets n’offrent pas la même protection que les billets de banque.
En France et en Belgique, l’influence est revendiquée par Rob Hopkins lui-même, qui dit croiser partout des monnaies locales inspirées par Totnes depuis la sortie de Demain. La suite du film, Après demain, présente d’ailleurs l’eusko, la monnaie locale du Pays basque, à Bayonne.
« Nous travaillions à contre-courant. »
Rob Hopkins, cofondateur de Transition Town Totnes, lors de la soirée d’adieu à la livre de Totnes, avril 2019
Difficultés ou limites rencontrées
La livre de Totnes a cessé d’exister en 2019. Cette fin ne résume pas l’expérience, mais elle oblige à regarder ses limites en face.
Le déclin des espèces
La première cause est la plus citée : l’essor du paiement sans contact et par carte. Rob Hopkins le formule ainsi : l’équipe a lancé une nouvelle forme d’argent liquide au moment où l’histoire verra le crépuscule des espèces. Certains commerces ne voyaient presque plus de billets. La circulation a baissé, et l’équipe a décidé de se retirer en bon ordre.
Une version numérique trop petite pour décoller
La réponse logique aurait été le paiement électronique. Mais une ville de 8 000 habitants est trop petite pour atteindre la masse critique d’une monnaie numérique, explique Rob Hopkins en 2023 : Totnes a essayé, sans succès. Là où Bristol s’appuyait sur une coopérative de crédit partenaire et sur un bassin d’environ un million d’habitants, Totnes reposait sur des bénévoles.
Un soutien institutionnel limité
Un article de The Conversation publié en 2019 ajoute une seconde raison : le faible engagement des organismes publics locaux, qui ne se sont guère emparés de la monnaie. À Bristol, au contraire, la municipalité acceptait des paiements en monnaie locale. Sans ces flux institutionnels, la monnaie restait cantonnée aux achats courants.
Un public déjà convaincu
Dans sa thèse de doctorat soutenue en 2010 à l’université de Plymouth, consacrée à Transition Town Totnes, Rob Hopkins relève un écart persistant entre les valeurs affichées et les pratiques. Il y observe que la principale difficulté des projets de transition est de passer du statut d’organisation de niche à celui de structure économiquement viable, capable de toucher un large public. La monnaie locale illustre ce défi : elle a surtout séduit des habitants déjà sensibles à la relocalisation.
La fragilité du bénévolat
Dès juin 2007, Rob Hopkins soulignait que le projet n’avait pas de financement propre et dépendait entièrement du bénévolat. Douze ans plus tard, la liste des personnes remerciées tient en une dizaine de noms. C’est une force, parce que le projet a vécu sans subvention lourde, et une faiblesse, parce qu’une monnaie exige un suivi continu : impression, points d’échange, comptabilité, remboursements.
Enseignements et réplicabilité
L’expérience de la livre de Totnes a été abondamment commentée par ses propres acteurs. Rob Hopkins refuse de la réduire à un échec : si le but était de créer une monnaie utilisée par tous et d’opérer un grand basculement vers l’économie locale, alors elle a échoué ; si le but était de faire réfléchir et de mettre la ville sur la carte, elle a réussi. Plusieurs leçons se dégagent pour les territoires qui voudraient s’en inspirer.
- Commencer petit et tester : 300 billets, 18 commerces et un pilote de trois mois ont suffi pour vérifier l’intérêt des habitants avant d’imprimer davantage.
- Soigner l’objet : des billets beaux, drôles et ancrés dans l’histoire locale suscitent la curiosité et la conversation, jusqu’au billet de 21 livres devenu emblème.
- Prévoir le numérique dès le départ : Bristol l’a fait, Totnes l’a tenté trop tard et à trop petite échelle.
- Associer les collectivités et les grands acheteurs locaux : sans commande publique ni paiement des taxes en monnaie locale, les volumes restent faibles.
- Penser la gouvernance et le financement : une équipe bénévole réduite ne peut pas porter indéfiniment l’émission, les points d’échange et les remboursements.
- Inscrire la monnaie dans un ensemble : à Totnes, elle a toujours été un projet parmi d’autres de la ville en transition, et c’est ce qui lui survit.
Ce qui reste de la livre de Totnes
Transition Town Totnes est toujours active. L’association caritative se présente comme un organisme animé par la communauté, qui agit pour rendre la ville plus résiliente : logement abordable à faible impact, partage de savoir-faire, création d’activités, baisse des coûts énergétiques et des émissions, économie alimentaire locale. Parmi ses projets figurent le programme REconomy, les Incroyables Comestibles, Totnes Grows Flax et Devon Grows Flax autour de la culture du lin, ou encore le projet Yeoland.
L’article de The Conversation de 2019 décrivait aussi le REconomy Centre, qui accompagne de nouvelles entreprises et organise chaque année un Local Entrepreneur Forum pour financer des projets sobres en carbone, le réseau Caring Town Totnes, qui rassemblait environ 80 organisations face aux coupes budgétaires dans les services sociaux, et la Totnes Community Development Society, qui portait le projet Atmos Totnes de reconversion de l’ancienne laiterie Dairy Crest.
Une méthode transposable
Le schéma de la livre de Totnes, adossée à la monnaie nationale et émise par une association, est celui qu’ont repris de nombreuses monnaies locales complémentaires, en France notamment. Sa leçon la plus utile tient peut-être à son histoire complète : une monnaie locale est un outil, qui peut avoir une fin sans que ses effets disparaissent.
Lien avec les enjeux globaux de la transition
La livre de Totnes appartient à une famille d’initiatives qui cherchent à reprendre prise sur l’économie à l’échelle d’un territoire. Elle éclaire plusieurs débats plus larges de la transition écologique.
Circuits courts et sobriété
En orientant les achats vers les commerçants et producteurs proches, une monnaie locale encourage les circuits courts. L’effet sur les émissions de gaz à effet de serre n’a pas été mesuré à Totnes, et il dépend surtout de l’origine des produits vendus. Mais l’outil rejoint un objectif largement partagé : réduire la dépendance à des flux de marchandises lointains et énergivores.
De l’argent comme bien commun
Créer une monnaie, même symbolique, rappelle que les règles de l’argent sont des choix humains. Les monnaies locales posent une question démocratique : qui décide de l’usage de l’argent qui circule sur un territoire ? À Totnes, la réponse a été donnée par un groupe d’habitants, sans autorisation préalable, avec l’appui d’élus et de commerçants.
Une famille d’expériences
Le film Demain place Totnes dans un chapitre consacré à l’économie, aux côtés d’autres expériences que le site a aussi racontées : le Bristol Pound, la banque WIR de Bâle, le réseau d’entrepreneurs locaux BALLE aux États-Unis ou l’entreprise Pocheco dans le Nord de la France. Leur point commun est de chercher à garder la valeur là où elle est produite. Le Bristol Pound, inspiré notamment par Totnes, a lui aussi cessé de circuler en 2021 : ces deux fins rapprochées disent quelque chose du défi que le paiement sans espèces pose aux monnaies locales papier.
Une école de l’imagination
Rob Hopkins a depuis consacré un livre à l’imagination collective, paru en français chez Actes Sud en 2020 sous le titre Et si… on libérait notre imagination pour créer le futur que nous voulons ?. La monnaie de Totnes en est un exemple : elle a permis à des habitants de vivre, le temps d’un achat, un fragment d’économie différente. C’est aussi à cette aune que la transition se juge : par sa capacité à rendre désirables et concrets d’autres fonctionnements.
Conclusion
La livre de Totnes a circulé de mars 2007 à juin 2019. Elle n’a pas transformé l’économie du Devon, et ses promoteurs l’admettent. Ses billets, du fac-similé de 1810 au billet de 21 livres, ont pourtant fait le tour du monde, inspiré Lewes, Brixton, Stroud et Bristol, et nourri de nombreuses monnaies locales en France et en Belgique.
Son arrêt n’efface pas ce qu’elle a appris : une monnaie locale papier se heurte au recul des espèces, une petite ville a besoin de partenaires pour passer au numérique, et les collectivités ont un rôle à jouer. Il n’efface pas non plus ce qui reste : une association toujours active, des entreprises accompagnées, des projets alimentaires et de lin local, et une réputation de laboratoire.
La livre de Totnes a surtout montré qu’un groupe d’habitants pouvait poser une question très concrète, où va notre argent, et y répondre par un objet que chacun pouvait tenir en main. Pour les territoires qui lancent aujourd’hui leur monnaie locale, son histoire complète, du premier billet à la dernière soirée, vaut mode d’emploi.
Sources détaillées
Documents de référence
- Film Demain (2015) — documentaire de Cyril Dion et Mélanie Laurent, produit par Move Movie avec France 2 Cinéma, Mars Films et Mely Productions, distribué par Mars Films, sorti le 2 décembre 2015, César du meilleur film documentaire 2016. Séquence tournée à Totnes avec Rob Hopkins, chapitre consacré à l’économie. Fiche Unifrance (nouvel onglet)
- Dossier pédagogique Demain — Alice Mennesson, Cinéfête 2017 : découpage du film et étapes du chapitre Économie (Totnes, Bristol, Bâle, Oakland). kinoamraschplatz.de (nouvel onglet)
- Rob Hopkins, Localisation and Resilience at the local level: the case of Transition Town Totnes — thèse de doctorat, université de Plymouth, 2010. pearl.plymouth.ac.uk (nouvel onglet)
- Transition Town Totnes, So, What Does Transition Town Totnes Actually Do? The Story So Far… 2006-2010 — bilan rédigé pour les prix Ashden : nombre de commerces et montant en circulation en 2010. transitionculture.org (nouvel onglet)
Sites web officiels
- Transition Town Totnes — association à l’origine de la livre de Totnes, projets en cours. transitiontowntotnes.org (nouvel onglet)
- Saying Farewell to the Totnes Pound — annonce de la fin de la monnaie, volumes, date limite du 30 juin 2019, points de remboursement. transitiontowntotnes.org (nouvel onglet)
- Transition Network — réseau international des initiatives de transition. transitionnetwork.org (nouvel onglet)
- 10 years of Transition Network: the early days — chronologie des débuts : projections de 2006, lancement officiel de septembre 2006, création du réseau en 2007. news.transitionnetwork.org (nouvel onglet)
Articles et témoignages
- Rob Hopkins, « My talk at the celebration of the life and times of the Totnes Pound » — discours de la soirée d’adieu, 5 avril 2019 : origine, émissions de 2007 et 2014, billet de 21 livres, Demain, raisons de l’arrêt. robhopkins.net (nouvel onglet)
- Local MP Endorses « Totnes Pounds » — Transition Culture, 1er mars 2007 : lancement du 7 mars, 300 billets numérotés, soutien du député Anthony Steen. transitionculture.org (nouvel onglet)
- The Totnes Pound – going well and considering its evolution — Transition Culture, 19 avril 2007 : bilan du pilote et réflexion sur le numérique. transitionculture.org (nouvel onglet)
- Buy a Totnes Pound and Help Maximise Its Potential — Transition Culture, 29 juin 2007 : 10 000 billets imprimés, projet porté par des bénévoles. transitionculture.org (nouvel onglet)
- Demise of Totnes pound won’t stop this English town pushing back against austerity — Brendan Barrett, The Conversation, 2019, republié par Resilience : causes de l’arrêt et projets économiques de Totnes. resilience.org (nouvel onglet)
- The innovators: the Bristol pound is giving sterling a run for its money — The Guardian, 7 juin 2015 : propos de Ciaran Mundy sur la fuite de l’argent dépensé dans les grandes chaînes. theguardian.com (nouvel onglet)
- Banknotes, local currencies and central bank objectives — Mona Naqvi et James Southgate, Banque d’Angleterre, bulletin trimestriel, 20 décembre 2013. bankofengland.co.uk (nouvel onglet)
- Bristol pound — Wikipédia (en anglais) : chronologie des monnaies locales britanniques (Totnes, Lewes, Brixton, Stroud, Bristol). en.wikipedia.org (nouvel onglet)
- Totnes — Wikipédia (en anglais) : histoire de la ville, communauté alternative, population au recensement de 2021. en.wikipedia.org (nouvel onglet)
Ouvrages
- Rob Hopkins, Manuel de Transition. De la dépendance au pétrole à la résilience locale — Écosociété et Silence, 2010 (édition originale : The Transition Handbook, Green Books, 2008). Dossier de presse (nouvel onglet)
- Rob Hopkins, Et si… on libérait notre imagination pour créer le futur que nous voulons ? — Actes Sud, collection Domaine du possible, 2020, préface de Cyril Dion. actes-sud.fr (nouvel onglet)
- Bernard Lietaer, Au cœur de la monnaie. Systèmes monétaires, inconscient collectif, archétypes et tabous — Yves Michel, 2011. socioeco.org (nouvel onglet)
Et chez nous ?
Et si nous commencions comme Totnes en 2007, en demandant à une vingtaine de commerçants de notre rue s’ils accepteraient, trois mois durant, un billet local imprimé à quelques centaines d’exemplaires ?
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