Economie · Forest-sur-Marque, France
Pocheco : l’écolonomie ou comment réconcilier écologie et rentabilité en entreprise

À Forest-sur-Marque, près de Lille, des bambous épurent les eaux usées d’une usine d’enveloppes, l’eau de pluie alimente les sanitaires et le nettoyage des machines, et des panneaux solaires couvrent une partie des toits. Pendant près de trente ans, Emmanuel Druon a fait de Pocheco la vitrine de l’écolonomie, jusqu’à la liquidation de l’entreprise en mars 2026.
Sommaire
Contexte du cas
Forest-sur-Marque est une petite commune de la métropole lilloise, dans le Nord. Pocheco y fabriquait des enveloppes dites de gestion, celles qui transportent factures, relevés et courriers administratifs, pour des banques, des assurances et des services publics. L’entreprise a été fondée en 1928. Elle aurait fêté son centenaire en 2028.
Quand Emmanuel Druon en reprend la direction en 1997, l’usine est, selon Novethic, en pleine crise économique et sociale. Ce sera le point de départ de l’écolonomie. Le nouveau dirigeant choisit de ne pas se contenter d’un plan d’économies classique. Il engage une transformation progressive du site et de l’organisation, fondée sur une idée simple : chaque dépense doit servir à la fois l’environnement, les salariés et la productivité. Les éditions Actes Sud datent de 1997 le début de cette transformation ; Le Journal des entreprises parle d’un modèle adopté dès le tournant des années 2000. Les deux repères se complètent : le mouvement commence en 1997 et prend de l’ampleur dans la décennie suivante.
Une PME industrielle dans un marché du courrier en baisse
Pocheco n’est pas une jeune pousse née avec des capitaux verts. C’est une industrie ancienne, soumise à la concurrence et au recul du courrier papier. En 2013, l’entreprise réalisait 21 millions d’euros de chiffre d’affaires et revendiquait environ 70 % de parts de marché en France sur sa spécialité, selon Le Journal des entreprises. Une visite organisée en 2014 par le réseau RenFoRH relevait de son côté 115 salariés, 63 % de parts de marché et deux milliards d’enveloppes par an, fabriquées avec plus de 10 000 tonnes de papier. Novethic comptait 114 salariés en 2015.
Ces chiffres décrivent l’entreprise à son apogée, au moment où l’écolonomie commence à attirer les regards bien au-delà du Nord.
La séquence de « Demain »
Le film de Cyril Dion et Mélanie Laurent, sorti en décembre 2015, consacre une séquence à Pocheco dans sa partie sur l’économie. Le dossier pédagogique réalisé par Zérodeconduite pour le film la situe vers la 57e minute et la résume par une question : comment créer de la richesse sans être obligé de croître à l’infini ? Un autre dossier pédagogique décrit une entreprise à la consommation d’énergie très basse, à la production élevée et aux postes de travail moins pénibles, et signale un entretien avec son président.
Le site officiel de la sortie allemande du film présente Emmanuel Druon comme le dirigeant d’une entreprise du nord de la France qui produit des enveloppes selon une devise : produire de manière écologique est plus économique. Il y rattache sa démarche aux trois piliers du développement durable, entendus comme la protection de l’environnement, le respect des salariés et la recherche de gains de productivité. Le film ne s’attarde pas sur les comptes de l’entreprise ; il retient de l’écolonomie la philosophie et le témoignage de son dirigeant.
Ce qui a changé depuis le tournage
Dix ans après la sortie de Demain, l’histoire a pris un tour que le film ne pouvait pas prévoir. En 2018, Pocheco a supprimé environ 70 emplois sur 127. En février 2026, elle a été placée en redressement judiciaire, puis en liquidation en mars, faute de repreneur. Cet article raconte donc une expérience réelle et instructive, mais achevée sous sa forme industrielle, et il en tire les enseignements avec ce recul.
Présentation de l’initiative
Le mot écolonomie, contraction d’écologie et d’économie, résume la démarche qu’Emmanuel Druon a popularisée dans plusieurs livres. Le premier, Écolonomies, entreprendre et produire autrement, paraît en 2012. Suit Le Syndrome du poisson lune en 2015, puis Écolonomie. Entreprendre sans détruire, publié par Actes Sud dans la collection Domaine du possible en janvier 2016, avec une préface de Rob Hopkins, le fondateur du mouvement des villes en transition.
L’écolonomie ne se présente pas comme une charte de bonnes intentions. C’est une règle de décision appliquée à chaque investissement. Emmanuel Druon la formulait ainsi auprès de Novethic en 2015 : chaque investissement doit engendrer un triple bénéfice, moins d’impact sur l’environnement, moins de pénibilité pour les postes de travail et des gains de productivité. Une dépense qui ne coche qu’une case n’est pas prioritaire.
« Il est plus économique de produire de manière écologique. »
Emmanuel Druon, dirigeant de Pocheco, cité par l’Agence locale de l’énergie et du climat de l’Eure en 2017
Une écolonomie qui passe aussi par l’organisation sociale
Le volet social fait partie de l’écolonomie au même titre que l’énergie. En 2015, Novethic décrivait un écart de salaire de un à quatre entre la rémunération la plus haute et la plus basse, des salariés tous en contrat à durée indéterminée et un seul niveau hiérarchique entre la direction et les équipes. Une « équipe B », composée de salariés plus jeunes, prenait en charge la conduite de l’usine pendant le creux de l’été. Le dirigeant insistait, dans un entretien publié par OneHeart en 2016, sur l’idée qu’on ne laisse pas son cerveau au vestiaire en entrant à l’atelier.
Une vitrine ouverte aux visiteurs
Pour faire connaître l’écolonomie, Pocheco a très tôt ouvert ses portes. En 2014, Le Journal des entreprises comptait trois autocars de visiteurs par semaine, soit environ 150 personnes. L’entreprise a ensuite proposé à d’autres sociétés les services de son bureau d’études interne, qui comptait alors neuf personnes. Cette activité de conseil a donné naissance au Bureau Ouvert, qui revendique, selon le Réseau Alliances, l’accompagnement de plus de 250 entreprises dans leur transition écologique. En juin 2021, Pocheco lançait aussi « Les Rencontres de l’Écolonomie », un programme de formation prévu sur cinq ans avec le Réseau Alliances, Actes Sud et l’université du Domaine du possible.
Objectifs et vision
L’objectif affiché de l’écolonomie tient dans le slogan qui a longtemps accompagné l’entreprise : entreprendre sans détruire. Il s’agissait de démontrer qu’une industrie ordinaire, soumise aux prix du papier et aux appels d’offres, pouvait réduire son empreinte sans perdre en compétitivité. Emmanuel Druon ne présentait pas cette démarche comme un supplément d’âme, mais comme une méthode de gestion.
Le vivant comme facteur de productivité
Le dirigeant avance un argument économique plutôt que moral. Selon le Réseau Alliances, il estime qu’une entreprise gagne 15 points de productivité lorsqu’elle prend en compte le vivant. Ce chiffre est une affirmation de sa part, que les sources consultées ne documentent pas par une étude. Il éclaire toutefois la logique de l’écolonomie : un atelier plus sain, moins bruyant et moins chaud serait aussi un atelier où l’on travaille mieux.
Rendre à la forêt ce que l’usine lui prend
Une usine d’enveloppes vit du bois. L’ALEC 27 rapporte qu’Emmanuel Druon jugeait inacceptable de couper un arbre pour chaque tranche de deux cent mille enveloppes fabriquées sans rien rendre en échange. L’entreprise a donc lancé des programmes de plantation, avec la règle de replanter plusieurs arbres pour chaque arbre coupé : quatre selon OneHeart, cinq selon La Libre Belgique, de quatre à dix selon le Réseau Alliances. Le papier utilisé était certifié FSC et PEFC, d’après la visite RenFoRH de 2014.
Diffuser plutôt que garder pour soi
La vision portée par l’écolonomie comportait enfin une dimension pédagogique assumée. Livres, conférences, visites, conseil : Pocheco voulait être copiée. Cette volonté explique la place que l’entreprise a prise dans les médias et dans Demain, et elle rejoint la logique d’essaimage défendue par Rob Hopkins dans sa préface.
Actions concrètes mises en place
Les actions menées au nom de l’écolonomie se sont accumulées sur une vingtaine d’années. Elles concernent l’eau, la chaleur, l’électricité, les matières et les postes de travail. Les chiffres cités ici viennent de sources datées, souvent différentes, et décrivent l’usine à un moment précis.
L’eau de pluie au lieu du réseau
La récupération des eaux de pluie est l’une des mesures les mieux documentées. En 2015, Novethic indiquait que 80 % de l’eau utilisée dans l’usine provenait de la pluie, pour les sanitaires, l’arrosage des plantes, la climatisation et le nettoyage des outils. L’ALEC 27 reprenait ce taux de 80 % en 2017. Les économies d’eau du réseau étaient chiffrées à 156 litres par heure. En 2024, le site Performance RSE mentionnait une réserve de 120 mètres cubes, capable d’assurer trois semaines d’autonomie en période de sécheresse, et La Gazette décrivait en 2025 un site totalement autonome en eau.
Une bambouseraie pour épurer les eaux usées
Les eaux usées de l’usine passaient par une phytoépuration : une bambouseraie jouant le rôle de filtre naturel, validée par les autorités environnementales régionales, selon Entrepreneurs d’avenir. C’est donc bien l’eau, et non l’air, que traitent ces plantes. Lorsque les bambous perdaient leur efficacité, au bout d’environ quatre ans, ils étaient remplacés, puis broyés en copeaux pour alimenter le chauffage du site. Le même article rapporte que les encres à base d’eau et de pigments naturels ont remplacé les solvants et les métaux lourds, et que les machines étaient nettoyées au savon de Marseille et à l’eau de pluie.
La chaleur des machines et le bois pour chauffer
Dans l’écolonomie de Pocheco, le volet énergétique repose d’abord sur la chaleur. Lors de la visite RenFoRH de 2014, 80 % de la chaleur provenait d’une chaudière à bois et 20 % des machines de production elles-mêmes, dont la chaleur était récupérée. En 2008, l’entreprise avait déjà réaménagé sa salle des pompes, où l’on relevait 45 °C et 115 décibels : les équipements ont été regroupés et isolés, et la chaleur récupérée a permis d’économiser 40 000 euros de gaz par an, selon un retour d’expérience publié avec la Carsat Nord-Picardie. OneHeart évoque aussi un chauffage radiant infrarouge venu remplacer des chaudières au gaz.
Un entrepôt reconstruit selon l’écolonomie
Fin 2011, un incendie accidentel détruit le bâtiment de stockage des produits finis. Pocheco le reconstruit en appliquant l’écolonomie : 7 millions d’euros d’investissement, 18 mètres de haut, 1 800 mètres carrés et 3 500 palettes de capacité, selon Le Journal des entreprises. Le bâtiment, en béton cellulaire isolé par de la laine de bois et habillé d’un bardage bois, est conçu pour être autosuffisant en chauffage, en eau et en électricité. La Gazette y décrivait en 2014 un toit végétalisé pour l’isolation, des citernes enterrées pour l’eau de pluie et 800 mètres carrés de panneaux photovoltaïques produisant 100 000 kWh par an. Le dirigeant chiffrait à 30 000 euros par an les économies de gaz permises par la chaudière à granulés.
Du solaire sur les toits
Sur l’ensemble du site, la visite RenFoRH relevait en 2014 environ 1 400 mètres carrés de panneaux photovoltaïques, pour une production de 200 000 kWh par an, soit 5 % de la consommation énergétique de l’usine. Performance RSE citait en 2024 la même surface pour 250 000 kWh par an. L’ALEC 27 évaluait en 2017 à 200 000 euros par an les économies d’énergie réalisées. Aucune des sources consultées ne chiffre en revanche une division globale de la consommation ou de la facture d’énergie de l’usine.
Matières, déchets et déplacements
Côté matières, l’écolonomie visait le zéro gaspillage : Novethic rapportait en 2015 que 99 % des déchets étaient recyclés et que les chutes de papier servaient à fabriquer des cartons de champagne. Un conditionnement dit « tornade » réduisait de 40 % les émissions liées à l’emballage. En 2016, La Libre Belgique relevait que 28 voitures électriques étaient partagées en covoiturage par les 122 salariés de l’époque.
Se diversifier autour du courrier
Pour ne pas dépendre de la seule enveloppe, et pour vendre son savoir-faire en écolonomie, Pocheco a développé un service de tri postal pour les entreprises situées à moins de 15 kilomètres. Le Journal des entreprises indiquait en 2014 que ce service traitait 100 000 courriers par jour, contre 10 000 un an plus tôt. Le bureau d’études, ouvert aux clients extérieurs, devait réaliser 500 000 euros de chiffre d’affaires la même année.
Résultats observés
Les résultats de l’écolonomie sont réels, mais ils se lisent surtout mesure par mesure. L’entreprise n’a jamais publié, dans les sources consultées, un bilan consolidé et vérifié de ses consommations d’énergie sur longue période.
Les économies de l’écolonomie, mesurées poste par poste
Les économies les mieux étayées sont ponctuelles : 40 000 euros de gaz par an grâce à la salle des pompes, 30 000 euros grâce à la chaudière à granulés de l’entrepôt, 200 000 euros d’économies d’énergie annuelles selon l’ALEC 27. S’y ajoutent l’eau du réseau, largement remplacée par la pluie, et les déchets, presque entièrement recyclés. Pris ensemble, ces résultats confirment qu’une démarche d’écolonomie peut réduire des coûts d’exploitation tout en améliorant les postes de travail.
Une entreprise solide jusqu’au milieu des années 2010
Après l’incendie, le chiffre d’affaires est resté stable, autour de 21 millions d’euros en 2013, d’après La Gazette. Novethic évoquait en 2015 une croissance régulière de 2 à 3 % par an sur une décennie et un chiffre d’affaires de 22 millions d’euros. Pocheco a reçu les Trophées de l’économie responsable en 2007 et en 2011, rappelle le Réseau Alliances.
Un site devenu refuge de biodiversité
En 2025, La Gazette décrivait un site de trois hectares, dont 8 000 mètres carrés de bâtiments, végétalisé à 85 %. On y recensait 176 espèces végétales, 95 espèces d’insectes, 56 espèces d’oiseaux, des chauves-souris, des abeilles et des tritons alpestres. Le site était devenu refuge de la Ligue pour la protection des oiseaux. Le même article indiquait une autonomie d’environ 50 % en électricité.
Un rayonnement bien au-delà du Nord
Le principal effet de l’écolonomie est peut-être son influence, bien au-delà de l’usine. Demain a réuni plus d’un million de spectateurs en France et reçu le César du meilleur documentaire en 2016. Les livres, les visites et le conseil ont diffusé la méthode dans d’autres entreprises. Le mot lui-même est entré dans le vocabulaire des dirigeants qui cherchent à concilier écologie et rentabilité.
Difficultés ou limites rencontrées
L’histoire de Pocheco ne se résume pas à une réussite. Elle montre aussi ce qu’une écolonomie, même rigoureuse, ne peut pas faire face à un marché qui se contracte.
2018 : plus de la moitié des emplois supprimés
En 2018, Le Journal des entreprises, s’appuyant sur La Voix du Nord, annonce que Pocheco envisage de supprimer près de 70 emplois sur 127. L’entreprise réalise alors près de 20 millions d’euros de chiffre d’affaires. Elle subit depuis deux ans une hausse de 29 % du prix du papier, qu’elle ne peut pas répercuter sur ses enveloppes, et évoque dans un communiqué une baisse forte et constante des volumes commandés. L’écolonomie n’a pas empêché ce plan social. Elle n’avait pas vocation à le faire : elle réduisait des coûts, mais ne pouvait pas créer une demande qui disparaissait.
2026 : la liquidation judiciaire
Mi-février 2026, Pocheco, en cessation de paiements, est placée en redressement judiciaire et cherche un repreneur. Elle compte alors 78 salariés et a réalisé 9,5 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2025, avec un résultat net légèrement positif, selon Graphiline et Le Journal des entreprises. Graphiline énumère les chocs successifs : le remboursement anticipé d’un prêt de 1,6 million d’euros en 2022, un déstockage d’un client en 2024 qui fait chuter les volumes, puis la rupture de ses accords par un fournisseur majeur, qui provoque l’arrêt de la production. Faute de candidat à la reprise, le tribunal de commerce de Lille Métropole prononce la liquidation judiciaire le 11 mars 2026, selon Eco121. L’usine produisait encore environ un milliard d’enveloppes et de pochettes par an, et Graphiline la présentait comme le dernier fabricant d’enveloppes indépendant du pays.
Rien, dans les sources consultées, n’attribue cette faillite à l’écolonomie ni aux choix écologiques de l’entreprise. Les causes citées sont le déclin du courrier, le prix du papier et la dépendance à un fournisseur. Mais cette fin rappelle qu’un modèle vertueux reste exposé aux mêmes risques que ses concurrents.
Des chiffres rarement consolidés
Les chiffres publics sur l’écolonomie de Pocheco viennent presque tous de l’entreprise, de son dirigeant ou d’articles qui les reprennent. Ils varient d’une source à l’autre : la part d’électricité produite sur place passe de 5 % en 2014 à environ la moitié en 2025, le nombre d’arbres replantés par arbre coupé va de quatre à dix, et la part de marché de 63 à 70 %. Aucun audit indépendant des consommations n’a été trouvé. Les formules du type « deux fois moins d’énergie » ou « facture divisée par trois », parfois reprises ailleurs, ne sont étayées par aucune source vérifiable.
Une critique sur la sous-traitance
Le discours de l’entreprise sur l’écolonomie a aussi été contesté. Dans une lettre ouverte publiée par le journal lillois La Brique, ses auteurs reprochaient à Pocheco de sous-traiter depuis des décennies une partie de son activité à des détenus de la maison d’arrêt de Douai, pour une rémunération horaire nette moyenne de 1,96 euro, en s’appuyant sur un rapport du Contrôleur général des lieux de privation de liberté de décembre 2013. Ils dénonçaient le contraste avec l’écart salarial de un à quatre revendiqué dans l’usine et reprochaient aux médias, et aux réalisateurs de Demain, d’avoir repris le discours de l’entreprise sans enquête. Aucune réponse publique de Pocheco à ces critiques n’a été retrouvée.
Un modèle porté par un dirigeant
Enfin, l’écolonomie de Pocheco est indissociable de la personne d’Emmanuel Druon, à la tête de l’entreprise pendant près de trente ans. Cette incarnation a fait sa force médiatique. Elle pose aussi la question de la transmission d’une telle démarche dans des entreprises où la direction change souvent ou dépend d’actionnaires éloignés.
Enseignements et réplicabilité
La fin de Pocheco ne rend pas ses méthodes caduques. Les mesures les mieux documentées, comme l’eau de pluie, la récupération de chaleur ou la phytoépuration, ont produit des économies réelles et restent transposables. L’échec industriel invite simplement à distinguer ce que l’écolonomie sait faire, réduire les coûts et les impacts, de ce qu’elle ne peut pas garantir, la survie dans un marché en recul.
Quelques pistes concrètes pour une PME ou une collectivité :
- Appliquer la règle du triple bénéfice : ne retenir en priorité que les investissements qui réduisent à la fois l’impact environnemental, la pénibilité d’un poste et un coût d’exploitation.
- Commencer par l’eau et la chaleur : une cuve de récupération d’eau de pluie pour les sanitaires et le nettoyage, un échangeur pour réutiliser la chaleur des machines.
- Traiter les postes les plus pénibles : la salle des pompes de Pocheco, bruyante et surchauffée, est devenue un gisement d’économies une fois réaménagée.
- Profiter d’une reconstruction ou d’une rénovation : isolation en matériaux biosourcés, toit végétalisé, panneaux solaires et chaudière alimentée par les déchets de bois.
- Mesurer et publier : suivre consommations et économies dans la durée, idéalement avec un regard extérieur, pour éviter les chiffres flous.
- Diversifier l’activité : une démarche écologique ne protège pas d’un marché en déclin, d’où l’intérêt de préparer tôt d’autres débouchés.
- Regarder toute la chaîne : sous-traitants et fournisseurs font partie du modèle, et une dépendance à un seul fournisseur peut tout arrêter.
La réplicabilité de l’écolonomie est plus facile dans une PME dont le dirigeant peut arbitrer vite. Dans un grand groupe, la règle du triple bénéfice peut s’appliquer site par site, à condition d’accepter des temps de retour longs : La Gazette évoquait douze ans pour l’entrepôt reconstruit.
Lien avec les enjeux globaux de la transition
L’écolonomie rejoint la démarche que le scénario négaWatt, présenté dans Demain et déjà raconté sur ce site, applique à l’échelle d’un pays : d’abord la sobriété et l’efficacité, ensuite les renouvelables. Avec l’écolonomie, Pocheco en a donné une version industrielle, en commençant par la chaleur perdue et l’eau gaspillée avant d’installer des panneaux solaires.
L’entreprise actrice de l’économie locale
Le film relie Pocheco à d’autres expériences économiques, comme le réseau BALLE aux États-Unis ou les monnaies locales de Totnes et de Bristol, aujourd’hui arrêtées, toutes racontées sur ce site. Leur point commun était de garder la valeur sur un territoire. L’écolonomie de Pocheco y ajoutait la production industrielle en France, le tri postal de proximité et le conseil aux entreprises voisines.
Ce que la fin de Pocheco dit de la transition
La liquidation rappelle une limite que les récits de transition passent souvent sous silence : une entreprise exemplaire reste soumise à son marché. Le recul du courrier papier est d’ailleurs, en partie, une conséquence de la dématérialisation. La transition ne consiste pas seulement à rendre plus propres les activités existantes. Elle suppose aussi de préparer la reconversion des métiers dont la demande baisse, avec les salariés, pour que l’écolonomie serve aussi à changer de produit.
Conclusion
Pendant près de trente ans, Pocheco a montré qu’une usine d’enveloppes du Nord pouvait récupérer l’eau de pluie, épurer ses eaux usées avec des bambous, réutiliser la chaleur de ses machines et couvrir ses toits de panneaux solaires, tout en restant rentable pendant longtemps. L’écolonomie d’Emmanuel Druon a réduit des coûts mesurables, amélioré des postes de travail et inspiré de nombreuses entreprises, notamment grâce à Demain.
L’expérience s’est pourtant achevée. Après un plan social en 2018, l’entreprise a été placée en liquidation judiciaire en mars 2026, faute de repreneur, sous l’effet du déclin du courrier et de la défaillance d’un fournisseur. Mais l’écolonomie ne disparaît pas avec l’usine : son site, ses méthodes et ses livres restent un matériau précieux. Ils montrent que l’écologie peut faire baisser les coûts, et que cela ne suffit pas à protéger une entreprise dont le produit n’est plus demandé.
Sources détaillées
Documents de référence
- Demain — film documentaire de Cyril Dion et Mélanie Laurent, 2015, produit par Bruno Levy (Move Movie), César du meilleur documentaire 2016. Séquence consacrée à Pocheco. Fiche du film sur Unifrance (nouvel onglet) · Fiche du film sur Wikipédia (nouvel onglet)
- Tomorrow, site officiel de la sortie allemande — présentation des intervenants, dont Emmanuel Druon et la devise de Pocheco. tomorrow-derfilm.de (nouvel onglet)
- Dossier pédagogique Géographie-EMC de « Demain » — Zérodeconduite, séquencier du film et minutage de la séquence Pocheco. jeunepublic.veocinemas.fr (nouvel onglet)
- Dossier pédagogique « Demain » — Cinéfête 2017, résumé des séquences, dont l’entretien avec le dirigeant de Pocheco. kinoamraschplatz.de (nouvel onglet)
Ouvrages
- Écolonomie. Entreprendre sans détruire — Emmanuel Druon, préface de Rob Hopkins, Actes Sud, collection Domaine du possible, 2016. actes-sud.fr (nouvel onglet)
- Bibliographie d’Emmanuel Druon — Écolonomies (2012), Le Syndrome du poisson lune (2015). babelio.com (nouvel onglet)
Articles sur la démarche
- Économie circulaire en PME : Pocheco, l’écologie au service de l’économie — Novethic, 14 mai 2015 : reprise en 1997, eau de pluie, triple bénéfice, organisation sociale. novethic.fr (nouvel onglet)
- Emmanuel Druon, Pocheco — Entrepreneurs d’avenir, 7 janvier 2014 : bambouseraie, encres à l’eau. entrepreneursdavenir.com (nouvel onglet)
- Pocheco : l’écolonomie comme vecteur de croissance — Le Journal des entreprises, 2014 : entrepôt reconstruit, visites, tri postal. lejournaldesentreprises.com (nouvel onglet)
- Pocheco vient de construire un site 100 % écolonomique — La Gazette, 28 mars 2014. lagazettefrance.fr (nouvel onglet)
- Visite de l’entreprise Pocheco : l’écolonomie expliquée — RenFoRH, 2014 : chiffres de production, solaire, chaleur. renforh.fr (nouvel onglet)
- Emmanuel Druon : « L’écolonomie, un moyen d’entreprendre sans détruire » — OneHeart, 24 février 2016. oneheart.fr (nouvel onglet)
- Pocheco, une entreprise admirable — ALEC 27, 8 février 2017 : eau de pluie, économies d’énergie, arbres. alec27.fr (nouvel onglet)
- Le modèle Pocheco : l’avenir au présent — Entreprendre ensemble, retour d’expérience sur la salle des pompes avec la Carsat Nord-Picardie. entreprendre-ensemble.info (nouvel onglet)
- « Demain », outil de réflexion — La Libre Belgique, 23 février 2016. lalibre.be (nouvel onglet)
- Pocheco : correspondance avec le vivant — Réseau Alliances : trophées, Bureau Ouvert, Rencontres de l’Écolonomie. reseau-alliances.org (nouvel onglet)
- Pocheco et l’écolonomie : réinventer le modèle économique — Performance RSE, 14 février 2024. performance-rse.com (nouvel onglet)
- Emmanuel Druon, l’écolonomie corps et âme — La Gazette, 10 mars 2025 : site, biodiversité, autonomie. lagazettefrance.fr (nouvel onglet)
Difficultés, critiques et état actuel
- Pocheco passe un cap difficile — Le Journal des entreprises, 2018 : prix du papier, près de 70 emplois supprimés sur 127. lejournaldesentreprises.com (nouvel onglet)
- Lettre ouverte sur Pocheco — La Brique, n° 51 : critique de la sous-traitance en maison d’arrêt. labrique.net (nouvel onglet)
- En cessation de paiements, Pocheco cherche un repreneur — Le Journal des entreprises, février 2026. lejournaldesentreprises.com (nouvel onglet)
- Forest-sur-Marque : Pocheco en quête d’un repreneur — La Gazette, 3 mars 2026. lagazettefrance.fr (nouvel onglet)
- La PME Pocheco placée en liquidation judiciaire — Le Journal des entreprises, mars 2026. lejournaldesentreprises.com (nouvel onglet)
- Liquidée, l’aventure « écolonomique » de Pocheco s’arrête — Eco121, mars 2026 : jugement du 11 mars 2026. eco121.fr (nouvel onglet)
- Disparition du dernier fabricant français d’enveloppes indépendant — Graphiline, mars 2026 : chronologie des difficultés, chiffres 2025. graphiline.com (nouvel onglet)
Et chez nous ?
Et si nous cherchions, dans l’entreprise ou l’association où nous travaillons, un investissement qui passe le test du triple bénéfice de Pocheco : moins d’impact, moins de pénibilité et moins de coûts ?
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