Démocratie · Barcelone, Espagne
Barcelone : la ville qui a écrit son logiciel pour se gouverner

Le 28 octobre 2025, en fin d’après-midi, quarante-quatre personnes se retrouvent sur la partie pavée de la plaça de les Palmeres, à Barcelone. Les enfants d’abord, les adultes ensuite. Ils redessinent leur place, choisie par un vote d’habitants et suivie pas à pas sur Decidim, le logiciel libre que la ville a écrit, puis donné au monde.
Sommaire
Contexte du cas
Barcelone compte dix districts, et autant de manières de ne pas être d’accord sur ce qu’il faudrait y faire. En 2015, l’équipe municipale qui arrive à l’hôtel de ville veut soumettre son programme d’action à la population avant de l’adopter. Il lui faut un endroit où déposer une idée, en discuter, la soutenir, et surtout savoir ce qu’elle devient. Ce sera une plateforme numérique, et elle finira par s’appeler Decidim. Le choix de sa nature technique décidera de tout le reste.
Decidim, une plateforme avant d’être un logiciel
Le 1er février 2016, decidim.barcelona ouvre. Le nom vient du catalan : decidim signifie « nous décidons ». Mais le site ne tourne pas encore sur Decidim : le logiciel qui portera ce nom n’existe pas. Il fonctionne sur une version modifiée de Consul, l’outil de participation de la mairie de Madrid. La distinction n’est pas une coquetterie de spécialiste : elle explique la suite.
Selon la chronologie publiée par l’association qui gère aujourd’hui le projet, des différences de vision technopolitique entre les équipes des deux villes conduisent à une séparation, et Barcelone repart d’une page blanche, avec une architecture modulaire et co-développable. Le logiciel Decidim naît de cette rupture, au début de 2017. Écrire qu’il date de 2016 revient à confondre le site et l’outil qui le fait tourner.
Acheter un outil, ou en posséder un
Une collectivité qui veut consulter ses habitants a deux chemins devant elle. Louer une solution à un prestataire : c’est rapide, mais les données, le code et le calendrier des évolutions appartiennent à quelqu’un d’autre. Ou faire écrire un logiciel libre, plus lent et plus coûteux au départ, dont personne ne détient la clé.
Barcelone a pris le second, celui qui a donné Decidim, et a poussé la logique un cran plus loin en fractionnant les marchés de développement entre plusieurs petites entreprises locales, précisément pour éviter la dépendance à un fournisseur unique. C’est ce que rapporte l’analyse publiée en français par le cabinet inno³. La collaboration n’a pas été ajoutée après coup : elle était dans le cahier des charges.
Présentation de l’initiative
Decidim est un logiciel de participation citoyenne écrit en Ruby on Rails, publié sous licence libre, et installé aujourd’hui par des mairies, des régions, des universités, des coopératives, des syndicats et des associations. Son architecture repose sur deux briques. D’un côté les espaces participatifs : processus, assemblées, initiatives, consultations, conférences. De l’autre les composants que l’on active ou non dans chaque espace : propositions, débats, votes, rencontres, enquêtes, suivi d’exécution, textes collaboratifs.
Une ville qui installe Decidim ne reçoit donc pas un formulaire de consultation. Elle reçoit un jeu de pièces, et compose le dispositif dont elle a besoin. C’est ce qui explique qu’on trouve le même outil derrière un budget participatif de quartier et derrière la plateforme de pétitions d’une assemblée parlementaire.
En 2019, la ville se dessaisit de Decidim
Le tournant décisif n’est pas technique. En 2019, l’Associació de Software Lliure Decidim, association à but non lucratif, est constituée. Un accord est signé avec la mairie de Barcelone : la ville lui cède la maintenance du code et la marque. Le projet cesse d’être municipal pour devenir ce que ses animateurs appellent un public-common project, un projet public-commun.
La conséquence est simple à énoncer et lourde de portée : la ville qui a payé Decidim n’en est plus propriétaire. Elle l’utilise comme les autres, et participe à sa gouvernance comme les autres. Le pied de page du site officiel le rappelle d’une ligne : le nom et le logo Decidim sont une marque déposée de l’association, pas de l’ajuntament, l’hôtel de ville.
Metadecidim, la communauté qui tient le projet
Autour de l’association vit une communauté qui porte un nom : Metadecidim. Elle réunit les personnes et les organisations qui utilisent le logiciel et veulent l’améliorer, et elle dispose de son propre site, lui-même une installation de Decidim. Au 21 septembre 2026, on y compte 45 367 participants, 2 238 propositions, 5 131 commentaires, sept processus ouverts, treize assemblées et 473 rencontres enregistrées.
Metadecidim n’est pas un forum d’utilisateurs : c’est l’endroit où se décide ce que Decidim deviendra.
Objectifs et vision
La vision tient en une phrase que l’association écrit elle-même : c’est la communauté qui décide de la direction du projet, afin que Decidim soit une technologie de tous, par tous et pour tous. Trois moyens la rendent opérante.
Un contrat social attaché au code
Le premier est le contrat social de Decidim, que les contributeurs s’engagent à respecter. Il fixe des principes de garanties démocratiques et de collaboration ouverte : transparence et traçabilité intégrale des processus, interopérabilité, égalité d’accès, obligation de rendre compte des décisions prises et de leur exécution, amélioration continue. Une organisation qui installe Decidim peut l’intégrer à ses conditions d’utilisation ; elle n’y est pas contrainte, la licence libre ne le permettant pas.
Trois licences qui ferment la porte à l’appropriation
Le deuxième moyen est juridique. Le code est publié sous GNU AGPL v3, les contenus et la documentation sous Creative Commons BY-SA, les bases de données sous Open Database License. Ces trois licences ont un point commun : elles obligent toute version dérivée à rester sous la même licence. Une entreprise peut vendre du service autour de Decidim, l’héberger, l’adapter. Elle ne peut pas le refermer.
C’est la traduction juridique d’une idée politique : l’outil de la participation doit appartenir aux participants. Un dispositif dont le code est privé demande aux habitants de faire confiance à une boîte qu’ils ne peuvent pas ouvrir.
Le numérique adossé au présentiel
Le troisième moyen est méthodologique. Dès l’origine, Decidim a été conçu comme le registre commun d’un dispositif hybride, et non comme un substitut aux réunions. Les propositions faites en salle sont saisies sur le site, les comptes rendus y sont publiés, les dates et les lieux des rencontres y figurent. L’évaluation universitaire du chercheur Ismael Peña-López relève que même les rencontres physiques ont suivi la logique de la plateforme.
Actions concrètes mises en place
Entre 2016 et aujourd’hui, Barcelone a fait passer par Decidim trois familles d’exercices : son plan d’action municipal, ses budgets participatifs, et la fabrique du logiciel lui-même.
Dix semaines pour écrire le plan d’action municipal
Le processus fondateur porte sur le Pla d’Actuació Municipal 2016-2019, le plan d’action de la ville. Pendant dix semaines, toute personne inscrite peut déposer une proposition, commenter celles des autres et les soutenir. Les propositions de la mairie, celles des associations et celles des particuliers sont traitées dans le même espace, à la même place, avec les mêmes boutons.
Selon le bilan publié par la mairie le 29 juillet 2016, 39 049 personnes y ont pris part : 24 028 inscrits sur la plateforme et 15 021 présents à des rendez-vous physiques. Le dispositif a recueilli 10 860 propositions, dont 1 300 venaient de la mairie et 9 560 des habitants et des entités. Le présentiel n’a pas été un supplément d’âme : 410 rencontres ont été enregistrées sur la plateforme, et la mairie en dénombre 548 au total en comptant les réunions de toute nature. Peña-López établit qu’elles représentent 43 % de l’ensemble des participants. La ville a même fait circuler des chariots de participation, points mobiles installés dans la rue par les districts : 265 tournées.
Puis vient la partie la plus rare : le retour. Le texte final du plan reprend 72,2 % des propositions citoyennes, traduites en 1 467 actions. Et chaque personne ayant déposé une idée reçoit un courriel personnalisé lui disant si elle a été acceptée, modifiée, fusionnée avec une autre ou rejetée. Ce jour-là, 25 000 messages sont partis.
« Quand les politiques s’élaborent avec les citoyens, elles sont plus démocratiques, elles réussissent mieux. »
— Gala Pin, conseillère municipale à la participation, citée par betevé en avril 2016
Ce que les habitants ont demandé en 2016
Les propositions les plus soutenues disent beaucoup d’une ville. En tête arrive le couvrement de la Ronda de Dalt, la rocade qui traverse le haut de Barcelone, avec plus de 1 600 soutiens : les habitants d’Horta-Guinardó demandent qu’on recouvre la tranchée routière. Viennent ensuite la gestion publique de l’eau, avec plus de 1 000 soutiens, le projet « Zoo XXI » de transformation du parc zoologique, et la création d’un opérateur énergétique municipal, avec plus de 800 soutiens. Le couvrement de la rocade figure dans le plan adopté, et son avancement se suit aujourd’hui encore sur Decidim : la fiche de résultat affiche 92,5 % d’exécution, et une assemblée permanente, le Pacte per la Ronda de Dalt, lui est consacrée.
Trente millions d’euros et un entonnoir public
La deuxième famille d’exercices, ce sont les pressupostos participatius, les budgets participatifs. L’édition 2024-2027 met 30 millions d’euros à la décision des habitants, répartis entre les dix districts selon des critères de superficie, de population et de revenu : de 2 millions d’euros pour Les Corts à 3,6 millions pour Ciutat Vella, Sants-Montjuïc, Nou Barris et Sant Martí. La convocation repose sur un décret d’alcaldia, pris par le maire, le S1/D/2024-00466 du 4 octobre 2024, qui fixe les règles d’éligibilité des projets.
Le calendrier est public et l’entonnoir se lit à chaque étape. Première phase, du 7 octobre au 29 novembre 2024 : 109 sessions de débat, environ 1 500 personnes présentes, 1 733 projets déposés. Deuxième phase : plus d’une centaine de techniciens municipaux réalisent 4 703 évaluations, et 789 projets franchissent la validation technique. Troisième phase, du 10 au 19 mars 2025 : priorisation, avec 30 367 participants. Quatrième phase, du 12 au 17 mai : 239 projets sont soumis au vote final, et 76 sont retenus. Il faut avoir 14 ans, être inscrit à Barcelone et soutenir au moins deux projets.
Deux détails comptent. Le premier : 230 points d’appui au vote ont été installés dans la ville, pour ceux qui ne voteraient pas seuls depuis un téléphone. Le second : dix àgores, mot catalan pour ces assemblées ouvertes, une par district, ont réuni 716 enfants de 8 à 13 ans, qui ont choisi deux propositions chacune, directement versées au vote final.
La communauté vote les priorités de Decidim
La troisième famille d’exercices est la plus singulière, et c’est celle qui fait de Decidim autre chose qu’un bon outil municipal. Chaque année, un processus participatif intitulé « Co-creating the roadmap » s’ouvre sur Metadecidim pour décider de ce que le logiciel fera l’année suivante. Il se déroule en six étapes, aux dates annoncées d’avance.
- Proposer les orientations stratégiques (30 septembre au 15 octobre 2025) : l’équipe produit en dépose quatre, n’importe qui peut en ajouter.
- Prioriser ensemble (16 au 30 octobre) : les membres de l’association votent, chacun disposant d’un nombre de voix égal à la moitié des orientations déposées.
- Soumettre les propositions (4 au 30 novembre) : la communauté propose des fonctionnalités, au maximum deux par personne et deux par organisation.
- Définir les efforts (du 1er au 15 décembre) : l’équipe produit chiffre les ressources nécessaires à chacune.
- Voter (16 au 30 décembre) : chaque membre dispose de cinq voix à répartir, et une proposition avance à partir de dix voix.
- Examiner et annoncer (9 au 16 janvier 2026) : la liste retenue est publiée.
Sur cette édition, l’espace Decidim affiche 569 participants, 950 propositions, 1 187 votes et quatorze débats. Les décisions qui en sortent orientent le travail des développeurs de Decidim. Autrement dit, les citoyens ne décident pas seulement de ce qu’on fait dans leur ville : ils décident aussi de la manière dont on décide. C’est une boucle que peu de dispositifs numériques ont refermée.
Résultats observés
Les résultats se lisent à trois échelles : une place de quartier, une ville, et une carte du monde.
Une place de quartier redessinée par ses usagers
La remodelation de la plaça de les Palmeres, dans le quartier de Sant Andreu de Palomar, a recueilli 1 567 voix au vote de mai 2025 et une enveloppe de 1 555 000 euros. Le 28 octobre suivant, de 17 à 19 heures, un atelier participatif s’est tenu sur la place elle-même : à 17 heures pour les enfants et les familles, à 18 heures pour les habitants en général. Quarante-quatre personnes y ont participé, dont l’association de quartier, l’Ateneu de Sant Andreu, La Lira et l’Ateneu Llibertari.
Le compte rendu, publié sur la plateforme, range les conclusions en cinq thèmes : la distribution de l’espace, avec la suppression de l’aire canine et une meilleure fluidité de passage ; une aire de jeux inclusive ; davantage de végétation ; du mobilier urbain, bancs, tables et fontaines ; l’entretien et la surveillance. Un point fait l’unanimité : l’aire pour chiens et l’aire pour enfants ne peuvent pas rester côte à côte. Le district a aussi travaillé avec les écoles voisines, dont l’école Mestre Gibert, pour faire parler les enfants qui utilisent la place tous les jours.
Le 3 juin 2026, à la salle de la SCE La Lira, l’équipe d’architectes retenue a présenté son avant-projet : une surface continue et de plain-pied, les dénivelés et les bordures supprimés, les usages calmes séparés des usages dynamiques, l’aire de jeux nettement agrandie, les arbres existants conservés et une signalétique de mémoire démocratique. Le démarrage des travaux est annoncé pour la fin 2027. Tout ce parcours, de la proposition initiale au calendrier de chantier, est consultable sur Decidim, et le projet y affiche 35 % d’avancement.
Soixante-seize projets, et un suivi public
À l’échelle de la ville, la deuxième édition des budgets participatifs a mobilisé 89 500 personnes au total, dont 80 600 sur la plateforme et environ 8 900 en présentiel. Au vote final, 48 796 habitants ont réparti 211 812 voix, et la plateforme a reçu 164 000 visites uniques en six jours. Le projet le plus voté est l’installation d’une marquise sur la tribune du terrain du Futbol Club Martinenc, à Horta-Guinardó : 4 111 voix et 920 000 euros, pour protéger les spectateurs de la chaleur et des orages. Suivent un espace jeunes autogéré à la Sagrada Família (1 120 000 euros) et la mise en accessibilité de bibliothèques à Sants-Montjuïc (60 000 euros). Les 76 projets retenus se répartissent dans 35 quartiers et engagent 29 275 000 euros des 30 millions disponibles.
Le suivi ne s’arrête pas au vote, et c’est là que le composant de reddition de comptes de Decidim prend son sens. Des commissions de suivi ont été constituées dans les dix districts, avec les porteurs des projets, et avec les enfants pour les projets qui les concernent. En avril 2026, l’ensemble des 76 projets affichait 25 % d’exécution, chaque fiche publiant ses jalons franchis : commission installée, équipe de conception recrutée, session publique tenue, avant-projet présenté.
« Les commissions de suivi décident avec les promoteurs comment transformer les espaces. »
— Pedro Aguilera, commissaire à la participation citoyenne de Barcelone, cité par Catalunya Press en avril 2026
Cinq cent onze installations dans trente-trois pays
À l’échelle du monde, enfin, le compteur public de decidim.org, relevé le 21 septembre 2026, affiche 511 installations, 33 pays, 318 institutions, 182 organisations et 925 152 participants, pour 427 processus, 100 129 propositions et 120 554 commentaires. La liste des installations se lit comme une carte de la participation institutionnelle : la plateforme d’engagement citoyen de la Commission européenne, New York, Helsinki, le Brésil fédéral, la Generalitat de Catalunya, le Québec, l’Uruguay. En France : les pétitions de l’Assemblée nationale, celles du Sénat, la Métropole européenne de Lille, Toulouse, Lyon. Le 24 juin 2026, l’association a signé un protocole d’accord avec la commission new-yorkaise de l’engagement civique.
Un dernier résultat, moins visible, est peut-être le plus solide. Ada Colau a été maire de Barcelone de 2015 à 2023 ; Jaume Collboni lui a succédé. Le dispositif n’a pas été démonté : l’édition 2024-2027 des budgets participatifs a été convoquée sous la nouvelle majorité, et la plateforme accueille en 2026 de nouveaux processus, du plan d’accessibilité universelle au projet urbain de La Clota. Ce qui a été construit comme un commun a survécu à l’alternance qui l’avait vu naître.
Difficultés ou limites rencontrées
Rien de ce qui précède n’efface les obstacles rencontrés par Decidim, et plusieurs sont sérieux.
Le jour où la plateforme est tombée
Le lundi 10 mars 2025, jour d’ouverture de la phase de priorisation, une avalanche de requêtes met le serveur à terre. Le service n’est rétabli qu’en milieu de journée, et la presse catalane rapporte que la plateforme s’est effondrée à plusieurs reprises durant les deux premiers jours. Marc Serra, conseiller municipal d’opposition, écrit au maire pour demander un jour de vote supplémentaire par jour perturbé. La mairie allonge finalement la phase de deux jours, jusqu’au 19 mars. L’épisode rappelle une évidence désagréable : un dispositif qui dépend d’un serveur dépend de sa capacité à tenir le jour où tout le monde arrive.
Les propositions des particuliers sont plus souvent rejetées
L’évaluation de Peña-López pointe une asymétrie que Decidim ne corrige pas. Le taux de rejet est nettement plus élevé pour les propositions déposées par des individus que pour celles portées par des institutions ou des organisations. Deux explications se cumulent : les structures rédigent des propositions mieux calibrées, parce qu’elles connaissent le cadre réglementaire, et elles portent une légitimité qui rend le refus plus coûteux.
Le tissu associatif ne voit pas toujours la plateforme d’un bon œil
Une partie du monde associatif perçoit la participation directe des individus comme une concurrence. La crainte est compréhensible : une association de quartier tire sa légitimité de sa capacité à porter la parole des habitants, et Decidim permet à chacun de la porter lui-même. Certaines communes ont réagi en pondérant différemment les propositions individuelles et associatives. Barcelone a choisi une autre voie, en organisant massivement du présentiel avec les entités : environ 1 700 organisations ont pris part au processus de 2016, accompagnées par les animateurs du bureau du plan.
Ce qui dépend d’une élection peut disparaître avec elle
À Badalona, commune voisine, les processus participatifs ont cessé après la défaite de la maire aux élections de 2018. À Lucerne, en Suisse, une mise en œuvre descendante dans le quartier de LuzernNord a renforcé la fracture numérique au lieu de la réduire : interface disponible en allemand seulement, confiance insuffisante dans le processus. Decidim ne suffit pas : il faut encore quelqu’un pour aller chercher ceux qui ne viendront pas d’eux-mêmes.
Une adoption souvent plus transparente que décisive
La critique la mieux documentée vient d’une recherche menée auprès de 34 municipalités catalanes par Rosa Borge, Joan Balcells et Albert Padró-Solanet, publiée en 2023 dans American Behavioral Scientist. Leur conclusion est mesurée et sévère : les responsables voient surtout Decidim comme un moyen d’améliorer la transparence, d’organiser l’information et de recueillir des propositions. Son rôle dans le transfert réel du pouvoir de décision reste modeste, et son rôle dans le débat en ligne mineur. Les auteurs relèvent tout de même trois effets nets : l’administration est contrainte de répondre aux contributions individuelles, le nombre de propositions augmente, et des personnes qui ne participaient pas arrivent.
Les districts ne participent pas à égalité
Les écarts territoriaux sont visibles à toutes les étapes. Le nombre de projets retenus en 2025 varie de onze à Sant Martí à cinq à Sarrià–Sant Gervasi, le district le plus aisé de la ville. Un an après le vote, le taux d’exécution atteignait 33,3 % à Horta-Guinardó, contre moins de 20 % à Sant Martí, Sarrià–Sant Gervasi et Sants-Montjuïc. Peña-López avait déjà mesuré, dès 2016, une relation positive entre le revenu des ménages d’un district et le nombre de propositions déposées par habitant : le vieux constat selon lequel la participation suit le revenu n’a pas été effacé par le numérique, seulement rendu lisible.
Enseignements et réplicabilité
L’expérience barcelonaise ne se résume pas à « installer Decidim ». Elle tient dans une série de décisions que d’autres peuvent reprendre, y compris sans un euro de développement.
- Décider qui détient l’outil avant de décider à quoi il sert. Sous licence libre, l’historique des débats reste public et exportable ; sous contrat de prestation, il appartient au prestataire.
- Publier l’entonnoir en entier. Afficher 1 733 projets déposés, 789 validés, 239 soumis au vote et 76 retenus coûte peu et explique tout. Un dispositif qui ne publie que les gagnants entretient le soupçon.
- Répondre à chacun, nommément. Les 25 000 courriels personnalisés de 2016, qui disent à chaque auteur ce qu’il advient de sa proposition, ont fait davantage pour la confiance que le nombre de connexions.
- Compter le présentiel comme du fond, pas comme de la communication. Les 410 rencontres de 2016 et les 230 points d’appui de 2025 sont ce qui a permis à 43 % des participants d’entrer par la porte physique.
- Prévoir le suivi d’exécution dès l’écriture du règlement. Une commission par district, des jalons publiés, un pourcentage d’avancement visible : le vote n’est que la moitié du chemin.
- Faire une place aux enfants pour de vrai. Dix assemblées, 716 enfants, deux propositions par district versées directement au vote : ce n’est pas un atelier pédagogique, c’est un pouvoir de saisine.
- Ouvrir un espace où l’on discute de l’outil lui-même, comme le fait Metadecidim. Même sans logiciel libre, une collectivité peut publier chaque année ce qu’elle envisage de changer dans son dispositif, et laisser les habitants hiérarchiser.
Une condition traverse toutes les autres : la séparation entre celui qui organise la participation et celui qui détient l’infrastructure. C’est elle qui a permis à Decidim de survivre à un changement de majorité, là où d’autres dispositifs s’arrêtent avec le mandat qui les a créés.
Lien avec les enjeux globaux de la transition
Barcelone occupe une position particulière dans le paysage des expériences participatives : elle n’a pas inventé un dispositif, elle a fabriqué une infrastructure.
La souveraineté numérique des collectivités
La question posée par Decidim dépasse largement la participation. Une commune qui confie ses données de délibération à un prestataire propriétaire se lie pour longtemps : migrer coûte cher, et l’historique se perd. Decidim répond par la mutualisation : le même code sert à un village et à une assemblée nationale, chaque amélioration payée par l’un profite aux autres, et personne ne peut refermer la porte. Le logiciel libre Pol.is, utilisé à Taïwan, montre le même mouvement : un outil de délibération ne garde sa valeur que s’il appartient à ceux qui s’en servent.
Ce que Barcelone apporte aux budgets participatifs
Comparée aux autres expériences de ce dossier, Barcelone n’est ni la première ni la plus ancienne. Porto Alegre a inventé le budget participatif, Lisbonne a été la première capitale européenne à en organiser un, Paris et Rennes en ont fait des rendez-vous de long cours. Ce que Barcelone ajoute, c’est la traçabilité : la possibilité, pour un habitant, de suivre sa proposition depuis son dépôt jusqu’au pourcentage d’avancement des travaux. Là où plusieurs dispositifs achoppent sur ce qui se passe après le vote, Decidim en fait un composant du logiciel.
Une parenté avec les communs urbains
Il y a enfin une parenté d’esprit avec ce que Bologne a fait dans l’espace physique, en rendant légal, par un règlement, le fait de s’occuper d’un bien public. Dans un cas on partage un jardin, dans l’autre un code source ; dans les deux, une administration accepte de ne plus être seule propriétaire de l’outil de l’action collective. Et l’enjeu n’est pas que démocratique : sur les 76 projets votés en 2025, seize concernent des équipements éducatifs, et beaucoup portent sur l’arbre, l’ombre et l’eau dans une ville qui apprend à supporter ses étés.
Conclusion
Quarante-quatre personnes sur une place de Sant Andreu un soir d’octobre, des enfants qui disent avant les adultes ce qui ne va pas dans leur aire de jeux, un compte rendu publié, un avant-projet présenté huit mois plus tard et un chantier annoncé pour la fin 2027 : voilà ce à quoi ressemble Decidim au niveau du sol. Rien de spectaculaire, et c’est le but. La technologie n’a pas remplacé la réunion ; elle en a gardé la trace et l’a rendue vérifiable par n’importe qui.
L’histoire de Decidim tient en trois décisions. Écrire son propre outil plutôt que d’en louer un, en 2017. S’en dessaisir au profit d’une association, en 2019. Et ouvrir, chaque année, un vote où la communauté choisit ce que le logiciel deviendra. Les limites sont réelles — la plateforme tombe, les propositions des particuliers passent moins bien, les quartiers aisés proposent davantage, et beaucoup d’administrations n’en retiennent que la transparence. Mais 511 installations dans 33 pays, et un dispositif qui a traversé un changement de majorité, disent quelque chose de simple : quand l’outil de la participation appartient aux participants, il devient très difficile de le leur reprendre.
Sources détaillées
Sources principales sur le dispositif
- decidim.barcelona — plateforme de participation de la ville de Barcelone : processus en cours, budgets participatifs 2024-2027, assemblées, rencontres et fiches de suivi d’exécution. Consultée le 21 septembre 2026. decidim.barcelona (nouvel onglet)
- decidim.org — Decidim in use — compteur public du déploiement mondial relevé le 21 septembre 2026 : 511 installations, 33 pays, 318 institutions, 182 organisations, 925 152 participants, 427 processus, 100 129 propositions, 120 554 commentaires ; base complète des installations, dont l’Assemblée nationale, le Sénat, la Commission européenne, New York, Helsinki et le Brésil. decidim.org (nouvel onglet)
- decidim.org — About / The Association — chronologie officielle du projet : fork de Consul début 2016, séparation d’avec Madrid, réécriture du logiciel début 2017, constitution de l’association en 2019 et accord de cession du code par la mairie de Barcelone. decidim.org/about (nouvel onglet)
- Metadecidim — instance communautaire de gouvernance du projet : 45 367 participants, 2 238 propositions, 5 131 commentaires, 473 rencontres, assemblées de gouvernance et Decidim Fest. meta.decidim.org (nouvel onglet)
- Metadecidim — Co-creating the roadmap — processus annuel de décision sur les développements du logiciel : six étapes datées, règles de vote (moitié des orientations déposées, puis cinq voix par membre, seuil de dix voix), 569 participants et 950 propositions sur l’édition 2025-2026. meta.decidim.org (nouvel onglet)
Analyses en français
- Decidim, un commun numérique pour la participation citoyenne — inno³ : fractionnement des marchés de développement entre PME locales, contrat social, licences AGPL v3, CC BY-SA et ODbL, organes de l’association, fonctionnement de Metadecidim et adoption française. inno3.fr (nouvel onglet)
- Decidim.Barcelona, un partenariat public-commun — Numeric Landscape, 28 avril 2022 : hausse de participation de 150 % par rapport à l’exercice précédent, baisse du nombre de propositions au profit de leur qualité, part du présentiel, organisation du bureau du plan et limites du modèle. numericlandscape.org (nouvel onglet)
- Decidim, un commun numérique pour la participation citoyenne — reprise de l’analyse d’inno³ par le Labo Société Numérique, service public français. labo.societenumerique.gouv.fr (nouvel onglet)
Études et évaluations
- Shifting participation into sovereignty : the case of decidim.barcelona — Ismael Peña-López, 2019 : hausse de 150 % des participants (26 989 en 2012-2015, plus de 42 000 en 2016-2019), 10 859 propositions, 165 087 soutiens, 1 467 actions stratégiques, 410 et 412 rencontres, 43 % des participants passés par le présentiel, 265 tournées de chariots, taux de rejet plus élevé des propositions individuelles, corrélation entre revenu et propositions par habitant. ictlogy.net (nouvel onglet)
- Democratic Disruption or Continuity ? Analysis of the Decidim Platform in Catalan Municipalities — Rosa Borge, Joan Balcells et Albert Padró-Solanet, American Behavioral Scientist, vol. 67 n° 7, 2023, enquête auprès de 34 municipalités : priorité donnée à la transparence et à la collecte de propositions, rôle modeste dans le transfert du pouvoir de décision. doi.org (nouvel onglet)
- Decidim — notice de Wikipédia en anglais : architecture, licences, cas de Badalona après 2018, mise en œuvre descendante de LuzernNord à Lucerne et fracture numérique, résistance d’une partie du tissu associatif, reconnaissance par la Digital Public Goods Alliance. Source de synthèse, à recouper. en.wikipedia.org (nouvel onglet)
Documents municipaux
- Le gouvernement municipal incorpore plus de 70 % des propositions citoyennes au PAM 2016-2019 — Servei de Premsa de l’Ajuntament de Barcelona, 29 juillet 2016 : 39 049 participants (24 028 sur la plateforme, 15 021 en présentiel), 10 860 propositions dont 1 300 municipales, 548 rendez-vous présentiels, 72,2 % des propositions retenues, 25 000 courriels de retour individualisés. ajuntament.barcelona.cat (nouvel onglet)
- Près de 50 000 personnes choisissent 76 projets au vote final des budgets participatifs — Servei de Premsa, 19 mai 2025 : 1 733 projets déposés, 789 validés techniquement, 239 soumis au vote, 76 retenus ; 48 796 votants et 211 812 voix ; 164 000 visites uniques ; 89 500 participants au total ; 109 sessions de débat, 4 703 évaluations techniques, 716 enfants dans dix àgores ; décret d’alcaldia S1/D/2024-00466 du 4 octobre 2024. ajuntament.barcelona.cat (nouvel onglet)
- Transformar la ronda de Dalt — fiche de résultat sur decidim.barcelona (référence BCN-RESU-2017-10-5677) : neuf propositions citoyennes rattachées, 92,5 % d’exécution, jalons de la phase I entre la Teixonera, Sant Genís, Montbau et la Vall d’Hebron. decidim.barcelona (nouvel onglet)
- Sur les résultats de la phase de vote — decidim.barcelona : répartition des 30 millions d’euros entre les dix districts, de 2 millions pour Les Corts à 3,6 millions pour Ciutat Vella, Sants-Montjuïc, Nou Barris et Sant Martí. decidim.barcelona (nouvel onglet)
- La remodelació i millora de la plaça de les Palmeres inicia amb un taller participatiu — district de Sant Andreu, Ajuntament de Barcelona : atelier du 28 octobre 2025 sur la place, une cinquantaine de personnes, deux temps (enfants et familles, puis habitants), 1 555 000 euros et 1 567 voix, travail avec l’école Mestre Gibert. ajuntament.barcelona.cat (nouvel onglet)
- [PRESSUPOSTOS PARTICIPATIUS] Decidim la Plaça de les Palmeres — fiche de la rencontre sur decidim.barcelona : date et horaires (28 octobre 2025, 17 h-19 h), lieu, 44 participants, entités présentes, compte rendu en cinq thèmes et consensus sur l’aire canine. decidim.barcelona (nouvel onglet)
- Els veïns i veïnes concreten la nova plaça de les Palmeres — Innovació democràtica, Ajuntament de Barcelona : présentation de l’avant-projet le 3 juin 2026 à la SCE La Lira, contenu du projet, démarrage des travaux prévu fin 2027. ajuntament.barcelona.cat (nouvel onglet)
Presse et suivi
- 76 projectes s’imposen als segons pressupostos participatius — betevé, 19 mai 2025 : liste des projets retenus par district, montants engagés (29 275 000 euros), 4 111 voix pour la marquise du FC Martinenc, comparaison avec les 39 433 votants de la première édition. beteve.cat (nouvel onglet)
- El procés participatiu Decidim.Barcelona es tanca amb més de 22.600 usuaris — betevé, avril 2016 : bilan de clôture du processus du plan d’action, propositions les plus soutenues (Ronda de Dalt, gestion publique de l’eau, Zoo XXI, opérateur énergétique municipal) et propos de Gala Pin. beteve.cat (nouvel onglet)
- Un error informático ha impedido una votación en Barcelona — Tot Barcelona, mars 2025 : panne du 10 mars au démarrage de la priorisation, saturation du serveur, rétablissement en milieu de journée, courrier de Marc Serra au maire demandant la prolongation du vote. totbarcelona.cat (nouvel onglet)
- Los proyectos de participación ciudadana avanzan al 25 % de su ejecución — Catalunya Press, 4 avril 2026 : état d’avancement des 76 projets un an après le vote, 33,3 % à Horta-Guinardó et moins de 20 % dans trois districts, propos de Pedro Aguilera. catalunyapress.es (nouvel onglet)
Et chez nous ?
Et si, avant de choisir l’outil de notre prochaine consultation de quartier ou d’association, nous posions simplement les deux questions de Barcelone : qui détient le code, et qui décide de ce qu’il deviendra ?
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