Biodiversité · Salin-de-Giraud, France
Camargue : rendre les anciens salins à la mer, une solution fondée sur la nature

Sur la digue qui file vers le phare de la Gacholle, en Camargue, des salicornes vertes et mauves recouvrent de nouveau les anciens bassins à sel. Depuis 2008, le Conservatoire du littoral et ses trois cogestionnaires y laissent entrer la mer : une solution fondée sur la nature qui amortit les tempêtes et rend les étangs aux poissons.
Sommaire
Contexte du cas
Au sud-est du delta du Rhône, entre la Réserve naturelle nationale de Camargue et le Vieux Rhône que l’on appelle aussi le Bras de Fer, s’étend un pays plat d’étangs, de dunes et de vasières. Les gestionnaires l’appellent les Étangs et marais des salins de Camargue. Le site couvre plus de 6 500 hectares sur les communes d’Arles et des Saintes-Maries-de-la-Mer, à l’ouest du village de Salin-de-Giraud, dans le Parc naturel régional de Camargue et dans la réserve de biosphère reconnue par l’Unesco.
Hormis les cordons dunaires, l’altitude y est très souvent proche du niveau de la mer, ou en dessous. Selon le Conservatoire du littoral, vasières, lagunes et étangs plus ou moins temporaires couvrent plus de 80 % du site : la frontière entre la terre et la mer n’y a jamais été fixe.
Un delta façonné par le fleuve, puis par le sel
Ces terres sont jeunes : elles doivent leur existence aux sédiments du Bras de Fer, actif aux XVIIe et XVIIIe siècles. La digue à la mer qui les traverse date des années 1860, mais les lagunes situées au sud ne furent aménagées qu’entre les années 1950 et 1970, lorsque la Compagnie des salins du Midi étendit le salin de Giraud.
Selon le document de cogestion publié par la Tour du Valat en novembre 2024, nivellements, endiguements et ouvrages hydrauliques transformèrent alors les sansouïres et les lagunes du Vaisseau, de Beauduc, du Galabert et du Fangassier en surfaces d’évaporation. Alimentés par la station de pompage de Beauduc, ces bassins portèrent la production annuelle à un million de tonnes de sel. Actu-Environnement évaluait en 2019 à une centaine de kilomètres le linéaire de digues construit pour l’exploitation.
La fin d’un modèle industriel
À partir des années 1990, le salin souffre de la volatilité du marché du sel, notamment auprès de l’industrie chimique, et les plans sociaux se succèdent. C’est avec celui de 2007 que la vente de terrains est envisagée. Le reportage de Marcelle publié en septembre 2021 rappelle un autre facteur : la digue d’enrochement du front de mer, endommagée à chaque tempête, coûtait de plus en plus cher.
Les premiers secteurs cédés au Conservatoire du littoral, dès 2008, sont les plus éloignés des surfaces de récolte. Un accord conclu en 2009 entre l’État et la Compagnie des salins engage ensuite la vente de la plus grande partie des bassins situés à l’ouest du Vieux Rhône. Depuis 2012, le Conservatoire est propriétaire de 6 584 hectares ; la production de sel se poursuit sur plus de 7 000 hectares restés à l’entreprise.
Pourquoi parler de solution fondée sur la nature
Le site hérité en 2008 posait une question simple et coûteuse : que faire de dizaines de kilomètres de digues, de stations de pompage et d’un front de mer qui recule ? La réponse retenue porte un nom depuis une dizaine d’années dans les politiques publiques. Une solution fondée sur la nature consiste à s’appuyer sur le fonctionnement des écosystèmes, ici des lagunes, des dunes et des sansouïres, plutôt que de compter uniquement sur l’ingénierie, pour réduire un risque tout en servant la biodiversité. Le document de la Tour du Valat le formule ainsi : travailler « avec » les écosystèmes plutôt que contre les forces de la nature.
Présentation de l’initiative
Le projet ne porte le nom ni d’une personne ni d’une association : c’est un montage à plusieurs mains, rare par sa durée.
Un propriétaire et trois cogestionnaires
Le Conservatoire du littoral, propriétaire, a confié la gestion du site à un consortium. Le Parc naturel régional de Camargue en est le gestionnaire coordinateur : surveillance et gardiennage, entretien des ouvrages, gestion hydraulique, suivi des usages et police de la nature. La Tour du Valat, institut de recherche pour la conservation des zones humides méditerranéennes, apporte l’accompagnement scientifique, la modélisation du fonctionnement hydro-salin et les projets de restauration. La Société nationale de protection de la nature, qui gère la réserve naturelle voisine, participe au gardiennage du littoral et gère les ouvrages hydrauliques du Galabert et du Tampan.
La date de départ varie selon les sources : 2011 pour le Parc et la Société nationale de protection de la nature, 2012 pour la Tour du Valat. La Région Sud et le Département des Bouches-du-Rhône financent les missions des cogestionnaires.
Un espace protégé qui reste un espace pratiqué
Les anciens salins de Camargue ne sont pas une réserve fermée. Selon le document de cogestion, plusieurs dizaines de milliers de visiteurs les fréquentent chaque année. Le golfe de Beauduc attire les amateurs de kitesurf, de pêche et de baignade ; des taureaux de combat et des chevaux de race Camargue y pâturent, et une convention autorise la chasse sur une partie du site.
Objectifs et vision
Le premier plan de gestion, dit simplifié, date de 2012. Il fixe les orientations que les cogestionnaires suivent encore : renforcer le fonctionnement naturel des lagunes, rétablir le passage des poissons migrateurs entre la mer et les étangs centraux, restaurer les sansouïres sur les anciens bassins et conserver la capacité d’accueil des oiseaux coloniaux.
Rendre à l’eau ses chemins
Pendant l’exploitation, l’eau de mer était pompée au printemps et en été, puis poussée d’étang en étang. Rien ne circulait sans moteur. À l’arrêt de la production, deux objectifs se sont rejoints : une gestion beaucoup moins coûteuse, et la réouverture d’un axe de migration pour la faune aquatique entre la mer, les anciens salins et les étangs de la réserve naturelle. Les cogestionnaires privilégient les écoulements par gravité.
Reculer pour mieux protéger
Le second objectif est plus audacieux. Plutôt que de défendre le trait de côte coûte que coûte, le plan retient un « retrait maîtrisé et progressif » dans les secteurs soumis à l’érosion. En Camargue, maintenir des digues en front de mer exigerait des reconstructions régulières, toujours plus en retrait, sans arrêter l’avancée de l’eau. La protection des personnes repose donc sur la digue à la mer historique, à plusieurs kilomètres du rivage, tandis que les anciens bassins deviennent une zone tampon.
Le document de 2024 parle d’une stratégie hybride : une solution fondée sur la nature au sud, sur les lagunes et les dunes, et une infrastructure grise renforcée au nord. Le plan 2023-2032 y ajoute l’ouverture au public, l’accompagnement des usages économiques et la concertation avec les habitants.
Actions concrètes mises en place
Ce qui frappe, dans ce dossier, c’est la modestie relative des travaux au regard de la surface concernée. L’essentiel a consisté à cesser de faire, et à aider la nature là où elle ne pouvait pas agir seule.
Arrêter les pompes et ouvrir les passages
Les stations de pompage se sont tues. Il a fallu ensuite décloisonner un réseau d’étangs pensé pour retenir l’eau : curage de chenaux, redimensionnement des ouvrages de communication, consolidation de certaines digues intérieures, pour environ 500 000 euros selon Actu-Environnement. Ces travaux relèvent du projet européen Life+ MC-SALT, mené avec le WWF France entre 2013 et 2016, puis du contrat de delta « Camargue » ; la Société nationale de protection de la nature date de 2015 et de 2019 les principales reconnexions avec les étangs de la réserve.
Des martelières, ces vannes qui réglaient autrefois les niveaux d’eau, jalonnent encore les digues. Des apports d’eau douce venue directement du Rhône sont à l’étude.
Laisser la digue du front de mer à la mer
La décision la plus visible concerne le rivage. Dans les années 1980, la Compagnie des salins du Midi avait installé digues et épis contre l’érosion. En 2013, à la demande de l’État, elle fait réaliser une expertise sur les risques de submersion. Sur des critères d’économie globale, de sécurité et d’impact sur les usages et les milieux, ses conclusions penchent pour l’arrêt de l’entretien des ouvrages, option que l’entreprise retient.
Depuis, les tempêtes ont ouvert des brèches, dont celle de la digue de Véran photographiée par la Tour du Valat. Remettre en état la digue du front de mer aurait coûté 30 millions d’euros, sans compter l’entretien annuel, selon le reportage d’Actu-Environnement : ici, aucune habitation ni activité économique à protéger.
« On a donné un coup de main à la nature et cela fonctionne. »
— Gaël Hémery, Parc naturel régional de Camargue, sur France Inter en 2020
Des îlots pour les oiseaux coloniaux
Laisser faire n’a pas voulu dire ne rien faire pour les oiseaux. Avocettes, sternes, goélands railleurs et mouettes mélanocéphales nichent en colonies sur des îlots, des digues ou des plages. Avec la disparition de ces îlots et le dérangement, beaucoup avaient déserté le site. Les cogestionnaires en ont donc aménagé de nouveaux. Pour le flamant rose, un îlot a été construit en 2015 sur l’étang du Fangassier, plus isolé des prédateurs terrestres que l’ancien, avec 600 nids artificiels façonnés lors d’un chantier collectif en novembre de la même année, selon la Tour du Valat.
Organiser les usages, de Beauduc aux manades
Une part du travail quotidien tient de la médiation. À partir de 2013, une répartition des usages sur le littoral du golfe de Beauduc a été organisée avec l’État, la mairie d’Arles, le conseil de village de Salin-de-Giraud, les associations de cabaniers et de plaisanciers et les écoles de kitesurf. Le reportage de Bleu Tomate, en octobre 2020, en décrit la conséquence la plus concrète : il faut désormais marcher pour atteindre Beauduc.
Une convention permet aussi à la Compagnie des salins du Midi de faire des mouvements d’eau dans l’étang du Fangassier pour y soutirer des saumures, tout en maintenant des niveaux favorables aux oiseaux coloniaux pendant la reproduction. L’ancien exploitant est devenu un partenaire de gestion.
Un plan de gestion refait avec les habitants
Le plan de gestion 2023-2032 a été écrit autrement. Le Centre permanent d’initiatives pour l’environnement Rhône-Pays d’Arles a joué le rôle de médiateur : une vingtaine d’entretiens individuels, des sorties sur le terrain et neuf ateliers avec chasseurs, pêcheurs, éleveurs et associations locales. Un comité de pilotage réunissant collectivités, État, associations et usagers l’a validé.
Résultats observés
Près de vingt ans après les premiers rachats, les suivis publiés par les cogestionnaires permettent de juger sur pièces cette solution fondée sur la nature. Les chiffres les plus récents datent de la mise à jour de novembre 2024.
Les sansouïres reviennent
Le reportage de Célia Quilleret pour France Inter, en septembre 2020, en donne la mesure : en traversant les marais sur la digue qui mène au phare de la Gacholle, non loin de Beauduc, on voit des étendues de salicornes vertes et mauves là où s’étendaient les bassins secs et nus. Marc Thibault, chef de projet à la Tour du Valat, y retrouvait les paysages du film Crin-Blanc. La fauvette à lunettes et la bergeronnette printanière, deux passereaux des buissons bas, recolonisent ces milieux.
Selon la Société nationale de protection de la nature, citée par Marcelle en 2021, la sansouïre, végétation de salicornes en déclin sur l’ensemble du delta, a reconquis environ 300 hectares du site. Actu-Environnement signalait dès 2019 le retour de la salicorne en buisson et de la salicorne glauque.
Des poissons de mer dans les étangs
La reconnexion à la mer a rouvert une nurserie. Les juvéniles de dorades royales et de soles entrent dans les étangs, y grossissent à l’abri des prédateurs, puis repartent en mer, expliquait Marc Thibault à France Inter. Jean Jalbert, directeur général de la Tour du Valat, soulignait auprès de Marcelle qu’autrefois les pompes aspiraient toutes les larves ; les loups et les dorades, à la valeur commerciale évidente, attirent aujourd’hui des pêcheurs. Les pêches de suivi montrent que l’anguille européenne, en danger critique d’extinction, colonise de nouveau une partie des étangs.
D’après les inventaires compilés par la Tour du Valat, 82 espèces de poissons ont été répertoriées sur le site, dont 40 dans les anciens salins. Le document observe, du fait des reconnexions directes avec la mer, une augmentation de la diversité des poissons et de la végétation aquatique de plusieurs lagunes.
Un inventaire parmi les plus riches du delta
Le site offre la plus grande diversité d’habitats des espaces protégés du delta, avec 22 habitats d’intérêt communautaire. Le bilan de novembre 2024 recense 302 espèces d’oiseaux, dont 52 nicheuses régulières parmi lesquelles trois raretés à l’échelle française : la sterne hansel, le goéland railleur et la fauvette à lunettes. Plus de 10 000 oiseaux d’eau stationnent en moyenne de septembre à mars.
S’y ajoutent plus de 540 espèces végétales, dont 31 protégées, comme la statice de Girard des steppes salées, plus de 1 700 invertébrés, une importante population de cistudes d’Europe et des empreintes de loutre relevées ces dernières années. Les colonies de goélands, de sternes et de limicoles progressent.
Un cordon de sable qui se reforme
Côté mer, le résultat attendu d’une solution fondée sur la nature est un amortisseur. Depuis l’arrêt de l’entretien, écrit la Tour du Valat, l’eau de mer pénètre largement dans les étangs lors des tempêtes d’hiver, et un cordon sableux se reconstitue progressivement en arrière des anciennes digues. Ces espaces tampons absorbent l’énergie des coups de mer avant qu’elle n’atteigne les terres habitées plus au nord. Benjamin Bricault, chargé de mission à la Société nationale de protection de la nature, résumait en 2021 : lors des gros coups de mer, l’eau se dilue dans l’ensemble des étangs reconnectés.
Lors d’un bilan tenu à Salin-de-Giraud en octobre 2019, la même association affirmait que la stratégie avait gagné sur la mer plus de surfaces qu’elle n’en avait perdues. C’est l’appréciation d’un cogestionnaire, que les données sur l’érosion invitent à nuancer.
Difficultés ou limites rencontrées
Les porteurs du projet ne cachent pas ses revers, et plusieurs acteurs du territoire en contestent le principe même. Les deux lectures méritent d’être exposées.
Le flamant rose a quitté le Fangassier
C’est la perte la plus symbolique. L’étang du Fangassier a été pendant des décennies le seul site de reproduction du flamant rose en France ; le Conservatoire du littoral indique que la colonie y a réuni jusqu’à 15 000 couples. Depuis 2016, malgré le nouvel îlot, l’espèce ne s’y est plus reproduite avec succès. Cette année-là, plus de 10 000 couples s’étaient installés fin mai avant d’abandonner complètement la colonie, probablement dérangés par des renards. La colonie s’est depuis établie dans les salins d’Aigues-Mortes, dans le Gard, où la Tour du Valat comptait plus de 20 000 couples en 2020.
Le document de 2024 avance deux causes probables : la perte de maîtrise hydraulique du Fangassier après le démantèlement des pompes, et une pression plus forte des renards, sangliers et grands-ducs. Il juge la situation non préoccupante pour l’espèce, et estime que les anciens salins pourraient redevenir un site de substitution. Laure Bou, alors directrice adjointe du Parc, reconnaissait en 2021 que la nouvelle gestion avait plutôt nui aux flamants. Pour les habitants, voir partir l’oiseau emblème reste un argument lourd.
Une côte qui recule toujours
Privé des sédiments du Grand Rhône, emportés vers l’est par la dérive littorale, le rivage du site recule depuis le XVIIIe siècle. Le diagnostic de la stratégie littorale du Syndicat mixte interrégional d’aménagement des digues du delta du Rhône et de la mer, le Symadrem, y mesure un recul de 5 à 7,5 mètres par an devant la digue de Véran et l’étang de Beauduc. À quelques kilomètres, la pointe des Sablons avance au contraire de 15 à 30 mètres par an : le sable se déplace.
Sur la cause, les expertises divergent. La Tour du Valat retient du diagnostic que les enrochements des années 1980 ont aggravé et accéléré l’érosion devant l’étang de Beauduc. Le même document du Symadrem cite pourtant une étude du Cerege qui invite à ne pas surinterpréter ce rôle : l’érosion y serait chronique depuis 1895, liée à l’ancienne embouchure du Bras de Fer, et les enrochements l’auraient accentuée sans la déclencher. Le diagnostic note aussi que, là où les vieilles digues disparaissent en mer, le recul reprend rapidement.
Chasseurs, riziculteurs, habitants : une méfiance durable
Selon Marcelle, des chasseurs, des manadiers et des pêcheurs estiment ne plus pouvoir exercer leur activité comme avant, et les règles sur la circulation des véhicules à moteur passent mal. France Inter notait en 2020 que les chasseurs, anciens salariés des salins, faisaient plutôt grise mine.
Le désaccord est aussi philosophique. Bertrand Mazel, président du syndicat des riziculteurs, rappelait que la Camargue est endiguée depuis le milieu du XIXe siècle et jugeait qu’ici « on détruit tout pour la laisser s’ensauvager ». Michel Simiacos, de l’Association de protection des salins de Camargue, s’inquiétait de la fragilité de la digue qui protège les personnes et regrettait les dizaines de millions d’euros dépensés pour les anciens salins. François Fouchier, alors délégué régional du Conservatoire du littoral, répondait qu’il n’y avait pas de risque de submersion à ce niveau, tout en admettant qu’il faudrait s’en inquiéter si rien n’était fait.
Les cogestionnaires font leur autocritique : Benjamin Bricault reconnaissait qu’ils n’étaient pas assez allés vers les habitants. En 2021, Laure Bou constatait aussi que le terrain, peu praticable, freinait les projets d’écotourisme. C’est l’une des raisons de la concertation menée pour le plan 2023-2032.
Des chiffres à lire avec leur date
Les inventaires ne concordent pas toujours. La fiche du Conservatoire du littoral compte 296 espèces d’oiseaux, 54 espèces de poissons et 27 plantes protégées ; le document de la Tour du Valat de 2024 en compte 302, 82 et 31. Ces écarts tiennent aux dates des inventaires et aux périmètres retenus : chaque chiffre se cite avec sa source.
Enseignements et réplicabilité
La démarche se décompose en gestes que d’autres gestionnaires de zones humides littorales ou de marais endigués peuvent reprendre. Une solution fondée sur la nature ne s’improvise pas : elle se prépare, se mesure et se négocie.
- Chiffrer la défense avant de la reconduire : l’expertise de 2013 a comparé le coût d’une digue sans cesse reconstruite à celui d’un retrait organisé. C’est ce calcul qui a fait basculer la décision.
- Choisir la bonne ligne de défense : protéger fermement ce qui doit l’être, ici la digue à la mer et le village, et laisser l’espace entre cette ligne et le rivage jouer le rôle de tampon.
- Privilégier la gravité aux pompes : rouvrir des chenaux et redimensionner des ouvrages coûte beaucoup moins cher que de faire tourner des stations de pompage, et rend aux poissons leurs voies de migration.
- Aider ponctuellement ce qui ne reviendra pas seul : des îlots de nidification, des zones de tranquillité, une convention avec l’ancien exploitant pour garder de l’eau au bon moment.
- Confier la gestion à plusieurs : gestionnaire de terrain, organisme de recherche et association naturaliste se complètent si les rôles sont écrits.
- Mesurer dès le premier jour : l’état initial écologique réalisé en 2012 permet aujourd’hui de comparer. Sans suivi, aucun résultat n’aurait pu être opposé aux critiques.
- Associer les usagers avant, pas après : le premier cycle a laissé des chasseurs, des éleveurs et des habitants sur le bord du chemin. Le médiateur et les ateliers du second plan ont tenté de rattraper ce retard.
Deux conditions paraissent décisives : la maîtrise foncière, sans laquelle rien n’aurait été possible, et l’absence d’habitations directement derrière le rivage. La même stratégie serait impossible devant un village.
Lien avec les enjeux globaux de la transition
Une solution fondée sur la nature face à la montée des eaux
La Camargue est un observatoire grandeur nature de l’adaptation. Dans un entretien publié en juin 2026, Thibaut Mallet, directeur général du Symadrem, rappelait que le niveau de la mer a monté d’environ 20 centimètres au siècle dernier et que l’hypothèse retenue par l’État pour le siècle à venir est de 62 centimètres. Le syndicat a présenté le 20 mai 2026 une stratégie littorale sur les 100 kilomètres de côte de quatre communes, dont seulement 7 kilomètres sont urbanisés, déclinée en six récits chiffrés.
Le récit fixiste, qui consiste à tenir tout le trait de côte, représenterait 400 millions d’euros d’investissement et 5 millions d’euros d’entretien supplémentaire par an. La protection globalisée, une digue placée à l’intérieur des terres, suffisamment loin de la mer, est estimée à environ 180 millions d’euros : c’est, disait-il, la solution des anciens, qui avaient compris qu’il ne fallait pas lutter frontalement contre la mer. C’est exactement la logique appliquée depuis dix ans aux anciens salins. Le choix final est attendu en 2027. Thibaut Mallet ajoutait une phrase qui vaut pour tous les littoraux : « Ne rien faire a donc aussi un coût ! »
Côté fleuve, le Symadrem ouvre en octobre 2026 une enquête publique sur le renforcement des digues du Grand Rhône aval à Salin-de-Giraud, un chantier de 45 millions d’euros prévu à partir du printemps 2027 : une réponse partielle aux inquiétudes des habitants.
Biodiversité et sécurité, une même équation
L’intérêt du cas tient à ce qu’il réunit deux politiques souvent séparées : la restauration de la biodiversité et la prévention des risques. Une solution fondée sur la nature bien conçue ne choisit pas entre les deux. Les lagunes reconnectées servent de nurserie aux poissons pêchés en mer, les dunes freinent l’entrée de l’eau, les sansouïres abritent les passereaux, et l’ensemble coûte moins cher à entretenir qu’un mur. La Tour du Valat en a fait un cas d’étude présenté à des experts de toute la Méditerranée lors d’une visite de terrain en janvier 2019.
Le dossier rejoint d’autres expériences où l’on a choisi de défaire un ouvrage plutôt que de l’entretenir : l’effacement des barrages de la Sélune, en Normandie, ou le réensauvagement du domaine de Knepp, dans le Sussex. Chaque fois, la nature fait une partie du travail, et chaque fois, une partie de la population doit accepter un paysage qu’elle n’a pas choisi.
Conclusion
En moins de vingt ans, les 6 584 hectares rachetés par le Conservatoire du littoral ont changé de vocation : les bassins d’évaporation redeviennent des lagunes, des sansouïres et des dunes. Les pompes se sont arrêtées, la mer entre de nouveau par les brèches, les dorades et les anguilles remontent vers le Vaccarès, et les sternes nichent sur des îlots aménagés pour elles. La facture est restée modeste au regard des 30 millions d’euros qu’aurait coûté la remise en état de la digue du front de mer.
Le bilan comporte aussi des pertes et des désaccords. Le flamant rose ne se reproduit plus au Fangassier depuis 2016, la côte continue de reculer devant Beauduc, et une partie des chasseurs, des riziculteurs et des habitants de Salin-de-Giraud vivent la renaturation comme un abandon. Les gestionnaires le reconnaissent, et le plan 2023-2032 a été écrit pour réparer ce déficit d’écoute.
Reste l’essentiel : les anciens salins montrent qu’une solution fondée sur la nature peut être une décision rationnelle, chiffrée et suivie, et pas seulement un idéal. Au moment où la Camargue doit choisir, d’ici 2027, comment se protéger de la mer, ce laboratoire de 6 500 hectares offre à ses élus ce qui manque le plus souvent dans ce type de débat : près de quinze ans de données sur ce qui se passe quand on laisse l’eau revenir.
Sources détaillées
Documents des gestionnaires du site
- Tour du Valat — La cogestion des Étangs et marais des salins de Camargue, document mis à jour en novembre 2024 — source principale de l’expérience : historique du site et des acquisitions, 6 584 hectares détenus depuis 2012, rôles des cogestionnaires, plan de gestion 2023-2032 et concertation (une vingtaine d’entretiens, neuf ateliers), usages et conventions, inventaires (302 espèces d’oiseaux, 52 nicheuses régulières, plus de 10 000 oiseaux d’eau hivernants, 82 espèces de poissons, plus de 540 plantes dont 31 protégées, plus de 1 700 invertébrés), situation du flamant rose au Fangassier depuis 2016, gestion de l’eau, expertise de 2013, stratégie hybride et cordon sableux. PDF, tourduvalat.org (nouvel onglet)
- Conservatoire du littoral — fiche du site « Étangs et marais des salins de Camargue » — description du site, part des milieux sans végétation émergente, cordons dunaires, inventaires antérieurs (296 espèces d’oiseaux, 54 espèces de poissons, 27 plantes protégées), colonie du Fangassier jusqu’à 15 000 couples, orientations du plan de gestion, belvédère de Tourvieille aménagé en 2020. conservatoire-du-littoral.fr (nouvel onglet)
- Tour du Valat — Gestion adaptative des étangs et marais des anciens salins de Camargue — objectifs de la restauration, première phase achevée en 2016 dans le cadre du Life+ MC-SALT et du partenariat avec le WWF France, îlots artificiels, résultats écologiques et partenaires financiers (page en anglais). tourduvalat.org (nouvel onglet)
- Tour du Valat — La restauration des anciens salins de Camargue, une solution fondée sur la nature pour s’adapter à l’élévation du niveau de la mer — principe de la zone tampon associée à la digue intérieure, photographie des brèches de septembre 2018 près de la plage de Sainte-Anne, bénéfices attendus, visite de terrain d’experts en janvier 2019 (page en anglais). tourduvalat.org (nouvel onglet)
- Tour du Valat — Dernières nouvelles des flamants roses du Fangassier (2016) — installation puis abandon de la colonie au printemps 2016, nouvel îlot de 2015 et 600 nids artificiels construits dans le cadre du Life+ MC-SALT. tourduvalat.org (nouvel onglet)
- Tour du Valat — Baguage des flamants roses aux salins d’Aigues-Mortes (2020) — plus de 20 000 couples installés en 2020 sur le site qui a pris le relais du Fangassier (page en anglais). tourduvalat.org (nouvel onglet)
- Conservatoire du littoral — brochure « Plans de gestion du Conservatoire du littoral : site des étangs et marais des salins de Camargue » — enjeux de gestion, passage du pompage à l’écoulement naturel, retrait maîtrisé et progressif du trait de côte, colonies de laro-limicoles et îlots, activités traditionnelles. PDF, etangs-marais-salins-camargue.fr (nouvel onglet)
- Tour du Valat — Secteur des salins et anciens salins, état écologique initial (février 2012) — état de référence dressé avant la restauration, qui sert de point de comparaison aux suivis. PDF, tourduvalat.org (nouvel onglet)
- Société nationale de protection de la nature — L’heure du bilan pour les Étangs et marais des salins de Camargue (2019) — bilan des 3 et 4 octobre 2019 à Salin-de-Giraud, cogestion organisée dès 2011, reconnexions de 2015 et 2019, appréciation du gain de surfaces sur la mer, retour des sansouïres et des oiseaux coloniaux. snpn.com (nouvel onglet)
- Parc naturel régional de Camargue — Le plan de gestion élaboré en concertation avec les acteurs locaux — marché de 2020, rôle de médiateur du CPIE Rhône-Pays d’Arles, entretiens, sorties et ateliers, durée du plan 2023-2032. parc-camargue.fr (nouvel onglet)
Données publiques et stratégie littorale
- Plateforme nationale de l’adaptation au changement climatique — Étangs et marais des salins de Camargue — programme d’actions, ensemble naturel de 20 000 hectares avec le Vaccarès, Life+ MC-SALT de 2013 à 2016, financeurs, concertation soutenue par la Fondation de France et parcours de découverte. adaptation-changement-climatique.gouv.fr (nouvel onglet)
- Symadrem — Stratégie sur le littoral du Grand Delta du Rhône, diagnostic — vitesses de recul et d’avancée du trait de côte (digue de Véran, pointe des Sablons), analyse du Cerege sur le rôle des enrochements, phénomène de franchissement et ensablement derrière les anciennes digues. PDF, symadrem.fr (nouvel onglet)
- Symadrem — Sécurisation des digues à Salin-de-Giraud et Port-Saint-Louis-du-Rhône (17 juillet 2026) — enquête publique d’octobre 2026, chantier de 45 millions d’euros, travaux prévus au printemps 2027. symadrem.fr (nouvel onglet)
- Camargue : le Symadrem esquisse les risques d’érosion et submersion marine jusqu’en 2124 — Jean-Christophe Barla, TPBM, 12 juin 2026 : entretien avec Thibaut Mallet, directeur général du Symadrem, sur la stratégie littorale présentée le 20 mai 2026, les six récits chiffrés, les 100 kilomètres de côte dont 7 urbanisés, l’hypothèse de 62 centimètres et le choix attendu en 2027. mesinfos.fr (nouvel onglet)
- INRAE — Les anciens salins de Camargue — présentation du cas comme solution fondée sur la nature et des controverses locales étudiées par la recherche. hub.inrae.fr (nouvel onglet)
Reportages sur place
- Quand la nature reprend ses droits, elle explose dans les marais de Camargue — Célia Quilleret, France Inter, 10 septembre 2020 : traversée des marais vers le phare de la Gacholle, salicornes vertes et mauves, retour des passereaux, dorades, soles et anguilles, propos de Marc Thibault, Benjamin Bricault et Gaël Hémery, réserves des chasseurs. radiofrance.fr (nouvel onglet)
- Collaborer avec la nature : une expérience camarguaise — Maëva Gardet-Pizzo, Marcelle, 3 septembre 2021 : sansouïres reconquises sur 300 hectares, poissons revenus, flamants, zone tampon, critiques des usagers, propos de Laure Bou, Jean Jalbert, Benjamin Bricault, Michel Simiacos, François Fouchier et Bertrand Mazel. marcelle.media (nouvel onglet)
- Protection du littoral : quand la nature reprend ses droits — Baptiste Clarke, Actu-Environnement, 20 mars 2019 : reportage vidéo, digue du front de mer laissée à l’abandon, coût estimé de sa remise en état, une centaine de kilomètres de digues salicoles, travaux hydrauliques d’environ 500 000 euros, retour des salicornes. actu-environnement.com (nouvel onglet)
- Un littoral camarguais sous surveillance — Bleu Tomate, 15 octobre 2020 : écogardes saisonniers, accès à pied à Beauduc, points de friction avec les usagers, lacunes de l’accueil du public. bleu-tomate.fr (nouvel onglet)
Documentaire et concertation
- Étangs et marais des salins de Camargue, un territoire en mutation — film produit par la Tour du Valat et réalisé par Le Gobie sur l’histoire du site, sa conversion en salins à partir des années 1950 et sa renaturation. tourduvalat.org (nouvel onglet)
- Site de la concertation des Étangs et marais des salins de Camargue — documents du plan de gestion mis à la disposition du public par les cogestionnaires. etangs-marais-salins-camargue.fr (nouvel onglet)
Et chez nous ?
Et si nous repérions, près de chez nous, la digue, la buse ou la vanne qui coupe encore un marais de sa rivière ou de la mer, puis demandions au prochain conseil municipal ce que coûterait de la rendre à l’eau plutôt que de l’entretenir ?
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