Education · Hérouville-Saint-Clair, France
Hérouville-Saint-Clair : le lycée expérimental où les enseignants élisent leur direction

À 11 heures, les cours du matin s’achèvent et des élèves prennent leur tour de service à la cantine, avant les ateliers de l’après-midi. Au collège-lycée expérimental d’Hérouville-Saint-Clair, les enseignants élisent leur propre direction et chaque élève appartient à un groupe de tutorat. Depuis 1982, cet établissement public fait de la démocratie interne un rempart contre l’échec scolaire.
Sommaire
Contexte du cas
1982, quand le ministère ouvre la porte à une autre école
Au début des années 1980, la question de l’échec scolaire traverse les salles des professeurs. Une idée circule chez certains enseignants : l’école ne se contente pas de constater les difficultés des élèves, elle en fabrique une partie. En 1982, Gabriel Cohn-Bendit, enseignant, interpelle le ministre de l’Éducation nationale, Alain Savary, et plaide pour des lycées expérimentaux cogérés capables de lutter contre cet échec. Quelques projets obtiennent le feu vert. Les établissements qui en naissent reçoivent un statut dérogatoire : ils recrutent hors de la carte scolaire et constituent leurs équipes sur la base du volontariat.
Parmi eux, le Lycée autogéré de Paris ouvre la même année, tout comme le lycée expérimental de Saint-Nazaire. Le premier a fermé en 2024 et a laissé la place au Lycée innovant de Paris ; il ne faut pas le confondre avec l’établissement normand dont il est question ici. Car c’est aussi en 1982, aux portes de Caen, qu’un groupe d’enseignants se lance dans l’aventure qui deviendra le Collège-lycée expérimental d’Hérouville-Saint-Clair, que tout le monde appelle le CLE.
Un reportage d’Antenne 2 diffusé le 18 septembre 1989 montre déjà ce lycée expérimental aux habitudes peu communes : des cours de 45 minutes, une année découpée en périodes de sept semaines de travail suivies de deux semaines de vacances. Le calendrier a changé depuis, mais l’idée de départ est restée : penser l’organisation de l’établissement autour des élèves plutôt que l’inverse.
Un témoignage recueilli pour l’édition française
Dans Changez l’école !, Ken Robinson, mort en 2020, et Lou Aronica défendent une école qui cultive la créativité et la personnalisation des apprentissages plutôt que la course aux tests standardisés. Leurs exemples viennent surtout des États-Unis et du Royaume-Uni. Pour l’édition française parue en 2017, les éditions Play Bac ont ajouté un chapitre consacré à quinze établissements francophones, présentés sous forme d’entretiens.
Le lycée expérimental normand y figure, à travers l’entretien avec François-Michel Dupont, alors chargé de direction, recueilli pour l’édition française. C’est un témoignage de l’intérieur, rédigé par l’équipe elle-même, qui décrit l’établissement tel qu’il fonctionnait en 2016-2017. Le livre ne propose aucune évaluation extérieure ; les données publiques et la presse permettent de le compléter et de dire où en est l’établissement en 2026.
Présentation de l’initiative
Un lycée expérimental né d’un groupe d’enseignants
D’après l’entretien, tout se joue entre le 1er avril et la rentrée 1982. Un petit groupe d’enseignants imagine en quelques mois une structure capable de réduire la part du décrochage dont l’école elle-même est responsable. Le livre raconte ensuite une installation par étapes : d’abord des bâtiments préfabriqués, puis un ancien foyer de jeunes travailleurs, enfin, en 1995, des locaux définitifs que les élèves et les personnels ont conçus avec les architectes. Un article publié par L’Humanité en 2011 précise que ces bâtiments ont été prévus pour accueillir 420 élèves.
Le collège-lycée expérimental se trouve aujourd’hui au 1000, quartier du Grand Parc, à Hérouville-Saint-Clair. C’est un établissement public de l’académie de Normandie, gratuit, qui mène les élèves de la sixième à la terminale. L’annuaire de l’Éducation nationale le classe dans la catégorie des lycées expérimentaux et le rattache, comme annexe géographique, au lycée Augustin-Fresnel de Caen. Il est membre de la Fédération des établissements scolaires publics innovants (FESPI), créée en 2005, qui réunit aujourd’hui dix-huit collèges et lycées de ce type.
Cogestion ou autogestion, une question de mots
L’équipe interrogée dans le livre parle d’un établissement autogéré. L’histoire des établissements expérimentaux parle plutôt, à leur sujet, de lycées cogérés. La nuance compte : le lycée expérimental reste un établissement de l’Éducation nationale, soumis aux programmes, aux examens et à la dotation horaire décidée par le rectorat. Ce qui est partagé, ce sont les décisions internes, la répartition des responsabilités et une bonne partie de l’organisation pédagogique.
En 2016-2017, le livre annonce 345 élèves. Les données du ministère pour cette même année scolaire en comptent 346. Le lycée prépare alors aux baccalauréats L, ES et S, propose un enseignement de cinéma-audiovisuel et un enseignement de physique en anglais. Depuis la réforme du baccalauréat, le lycée expérimental prépare au baccalauréat général ; la fiche de l’Onisep, mise à jour en mai 2026, mentionne une section européenne en anglais et l’enseignement de l’allemand, de l’anglais et de l’espagnol.
Objectifs et vision
Deux principes pour ne plus fabriquer l’échec
Le projet fondateur tient en deux formules, reprises dans la fiche que l’établissement a publiée sur Expérithèque, la base des expérimentations pédagogiques du ministère : « l’élève est une personne » et « tout est éducatif ». La première rappelle qu’un élève arrive avec une histoire, une famille et un environnement dont il faut tenir compte. La seconde invite à considérer le repas, le ménage d’une salle ou une réunion comme des occasions d’apprendre, au même titre que les cours.
La même fiche, publiée en 2018, fixe quatre objectifs : lutter contre le décrochage imputable à l’établissement, installer un climat propice à la coopération entre tous les acteurs, donner du sens à la scolarité par des dispositifs spécifiques, et repenser le métier d’enseignant en l’ouvrant à l’ensemble des missions éducatives. L’entretien du livre y ajoute une ambition plus large, commune à toute école selon l’équipe : accompagner la réussite, mais aussi l’épanouissement et la formation du citoyen.
Un choix assumé d’hétérogénéité
Le collège-lycée expérimental ne cherche pas à réunir les meilleurs élèves. Selon l’entretien, les commissions de recrutement visent trois publics à parts égales : un tiers d’élèves qui réussissent, un tiers qui ne rencontrent que des difficultés scolaires, un tiers qui cumulent plusieurs problèmes. En 2011, un enseignant d’histoire-géographie, Fabien Tesson, résumait cette ligne dans L’Humanité : « Nous revendiquons l’hétérogénéité sociale et scolaire grâce à notre recrutement équilibré en fonction des catégories socio-professionnelles et du niveau des élèves. »
Pour l’équipe, ce mélange n’est pas un handicap à compenser, c’est une condition de l’exigence. Un groupe varié oblige à expliquer, à s’entraider et à accepter d’autres rythmes que le sien. C’est aussi ce qui distingue ce lycée expérimental d’une filière d’excellence déguisée.
Actions concrètes mises en place
Une direction élue et une concertation hebdomadaire
Le cœur du dispositif est politique au sens premier du mot. L’équipe éducative élit un chef d’établissement et un adjoint ; le livre explique que l’adjoint a vocation à succéder au chef, pour assurer la continuité des dossiers. Quatre autres fonctions sont électives : la coordination des cycles, les relations extérieures, la communication interne et le pilotage du projet. Avec la gestionnaire et le conseiller principal d’éducation, ces élus forment l’équipe de direction, que tout le monde appelle l’« ED ». Elle traite les affaires courantes et prépare l’ordre du jour de la réunion centrale de la semaine.
Cette réunion, la concertation, dure trois heures et est inscrite dans l’emploi du temps. Elle rassemble une quarantaine de personnes : les personnels, des élèves élus et, sur certaines questions, des parents. On y débat puis on vote les grandes orientations, la création de nouveaux dispositifs, la préparation des projets communs entre disciplines. Le livre insiste sur un détail qui change tout : la prise de parole y est très encadrée, chacun attend son tour. Selon l’équipe, cette discipline collective améliore l’écoute, oblige à argumenter et nourrit le sentiment de faire équipe. Pour qui cherche comment mener une concertation d’équipe enseignante sans qu’elle tourne à la foire d’empoigne, la leçon est d’une grande simplicité.
« Nous sommes toujours meilleurs à plusieurs ! »
— François-Michel Dupont, chargé de direction du CLE, dans Changez l’école ! (2017)
Le tutorat au lycée expérimental, un adulte pour quinze élèves
Chaque élève est rattaché à un tuteur, qui suit environ quinze jeunes. Le tutorat au lycée comme au collège prend deux formes, selon le livre : des temps collectifs, où le groupe parle de la vie de l’établissement, des difficultés d’apprentissage ou des méthodes de travail, et des rendez-vous individuels entre le tuteur et chaque élève. En 2018, le magazine L’Etudiant décrivait des groupes mêlant des élèves de plusieurs classes, réunis chaque vendredi pour un bilan d’une heure animé par deux élèves. Selon le magazine, c’est le tuteur qui fait le lien avec la famille et avec les autres enseignants.
Le groupe de tutorat n’est pas seulement un lieu de parole. Il sert aussi d’unité de travail : les élèves y sont associés au nettoyage de leurs salles et au fonctionnement de la cantine. D’après L’Etudiant, chaque élève est de service à la cantine à tour de rôle et participe au ménage des salles et des deux cours. L’objectif affiché dans le livre est double : faire respecter les locaux et apprendre à prendre en charge, ensemble, des tâches communes.
Des matinées de cours, des après-midi choisies
L’emploi du temps est l’autre pilier du projet. Les cours durent 45 minutes ou une heure et demie et se concentrent le matin et en fin de matinée. En 2018, L’Etudiant relevait une journée qui commence à 8 heures, une pause déjeuner de 11 heures à 12 h 30, puis des ateliers qui changent chaque jour. L’article de 2011 évoquait des cours entre 8 heures, ou 9 heures pour les sixièmes et cinquièmes, et 14 heures, avec trois pauses. L’équipe revendique des journées plus courtes qu’ailleurs, convaincue que l’accumulation d’heures produit surtout de la fatigue.
L’après-midi appartient aux temps choisis : ateliers, aide au travail, ouverture culturelle. En composant leur semaine, les élèves construisent un parcours dont ils ont conscience, explique l’entretien, au lieu de suivre un programme entièrement imposé. Certains ateliers portent sur la vie de l’établissement : des lycéens aident des collégiens ou des écoliers du primaire, d’autres gèrent le centre de documentation. D’autres encore relèvent de projets : monter un spectacle musical, en assurer la régie technique, organiser une conférence, partir à la découverte d’une culture locale ou étrangère. En décembre, selon L’Humanité, deux soirées cabaret permettent aux élèves de montrer aux parents ce qu’ils ont produit.
Des ateliers autogérés et une semaine sans cours
Depuis quelques années, au moment de l’entretien, les lycéens peuvent aussi proposer leurs propres ateliers autogérés : ils conçoivent un projet, le mènent au fil des semaines, et sont évalués sur la réalisation finale avec un enseignant. Les disciplines travaillent ensemble au moins trois heures par semaine. C’est dans ce cadre qu’est né un parcours citoyen qui comprend, en première, un stage obligatoire dans une association.
Une fois par an, les cours s’effacent pendant une semaine entière. Les thèmes sont proposés et choisis par les élèves et les adultes, et ceux qui portent un sujet construisent les contenus avec leurs enseignants et avec des associations ou des institutions extérieures. La fiche Expérithèque signale enfin qu’à partir de 2017, des modules permettent aux élèves d’avancer à leur rythme, par paliers de compétences.
Des enseignants cooptés par leurs pairs
On n’entre pas au lycée expérimental d’Hérouville par le seul mouvement national des mutations. Le livre décrit un parcours précis : il faut être titulaire de l’Éducation nationale et candidater quand un poste se libère. Le candidat effectue un stage dans l’établissement, rencontre la direction et un membre de son équipe disciplinaire ; son CV et sa lettre sont ensuite mis à disposition des collègues, qui choisissent par un vote. Chaque recrue signe un contrat d’adhésion au projet, renouvelé tous les ans, qui détaille ses engagements : travail entre disciplines, heures de remplacement, prise de responsabilités, surveillance des couloirs. Autre singularité rapportée par l’entretien : agrégés et certifiés y ont la même quotité de service, et chaque activité est rémunérée selon la préparation qu’elle demande.
Côté familles, la procédure passe par des réunions d’information, des mini-stages et un rendez-vous de préinscription au cours duquel un enseignant cherche à comprendre le profil de l’élève. Des commissions examinent ensuite chaque dossier, avec l’objectif des trois tiers.
Résultats observés
Plus de quarante ans d’existence
Le premier résultat est la durée. Le lycée expérimental a traversé plus de quatre décennies et plusieurs réformes du collège et du lycée. En septembre 2026, l’annuaire de l’Éducation nationale le mentionne comme ouvert, l’Onisep annonce ses portes ouvertes du 7 mars 2026, et la FESPI le compte toujours parmi ses membres. À la rentrée 2024, les statistiques du ministère recensaient 342 élèves : 187 au collège et 155 au lycée. La fédération indique pour sa part un effectif annuel de 363 élèves.
La fréquentation est remarquablement stable : 346 élèves en 2016-2017, 358 l’année suivante, 356 en 2019-2020. Le lycée expérimental garde des effectifs modestes, avec une cinquantaine d’élèves par niveau, et des classes d’une vingtaine d’élèves en moyenne selon L’Etudiant en 2018.
Ce que l’équipe met en avant
Dans le livre, l’équipe cite d’abord les familles. Elle affirme que des élèves et des parents envisagent de nouveau l’école comme un lieu d’épanouissement, et que certaines familles se réconcilient avec l’institution scolaire ; elle évoque des témoignages écrits ou oraux reçus chaque année, sans les chiffrer. Elle souligne ensuite une transformation du métier : tuteurs, enseignants, direction, conseiller d’éducation, tous participent à l’ensemble des missions éducatives. Les enseignants travaillent un peu plus, reconnaît l’entretien, mais dans de meilleures conditions : petits groupes, projets, travail coopératif, relation apaisée avec les adolescents.
L’équipe estime aussi que l’expérience a prouvé la faisabilité d’idées ensuite reprises à grande échelle, comme les enseignements pratiques interdisciplinaires introduits au collège en 2016. La fiche Expérithèque va dans le même sens : elle décrit un effet de structure qui libère l’énergie des personnels, réduit l’isolement professionnel et renforce l’implantation de l’établissement dans son territoire, avec des partenaires comme la Maison des adolescents, la Ligue de l’enseignement, les CEMEA ou les Restaurants du cœur.
« L’essentiel est la motivation et l’adhésion au projet. »
— Samuel Duchesne, chargé des relations extérieures du CLE, dans L’Etudiant (2018)
Des réussites au bac proches de la moyenne certaines années
Les indicateurs publics nuancent ces déclarations sans les contredire entièrement. En 1989, le reportage d’Antenne 2 faisait état d’environ 80 % de réussite au baccalauréat. Les indicateurs de valeur ajoutée publiés par le ministère donnent, pour la session 2015, 89 % de réussite pour 57 candidats, un résultat conforme à ce qu’on pouvait attendre compte tenu du profil des élèves. En 2017, 86 % des 49 candidats obtiennent leur bac, et 45 % décrochent une mention. En série ES, le taux atteint 93 %, au-dessus du taux attendu.
Difficultés ou limites rencontrées
Ce que le lycée expérimental ne règle pas : les résultats
Le livre ne donne aucun chiffre de réussite. Les données publiques du ministère, elles, montrent des résultats en dessous des attentes plusieurs années de suite. À la session 2014, le taux de réussite au bac tombe à 70 %, pour une valeur ajoutée de −12 points. En 2016, au moment où le livre se prépare, il est de 78 % pour 59 candidats, quand le taux attendu au niveau national pour des élèves de même profil était de 90 % : la valeur ajoutée est de −12 points. La même année, 44 % des élèves de seconde obtiennent le bac dans l’établissement, contre 54 % attendus. En 2017, malgré la remontée du taux de réussite, l’écart persiste sur le parcours : 51 % des élèves de seconde vont jusqu’au bac au CLE, pour 64 % attendus.
Ces chiffres doivent être lus avec prudence. Les cohortes sont petites, une cinquantaine d’élèves, et quelques départs suffisent à faire varier un taux de plusieurs points. Un établissement qui accueille volontairement un tiers d’élèves en grande difficulté et qui recrute hors de la carte scolaire ne ressemble pas non plus aux lycées auxquels le calcul le compare. Il reste que, sur les sessions publiées de 2012 à 2017, la valeur ajoutée du CLE n’est jamais positive. Depuis la session 2018, l’établissement n’apparaît plus dans le jeu de données national de ces indicateurs, ce qui empêche de suivre l’évolution récente.
Des moyens supplémentaires régulièrement contestés
Le modèle du lycée expérimental a un coût. En novembre 2010, Ouest-France rapportait que le CLE disposait d’une dotation de 642 heures d’enseignement, dont 18,5 % au titre de l’expérimentation. Le recteur de l’académie de Caen envisageait alors, dans un courrier, « une diminution de la dotation horaire sur deux ans à compter de la rentrée 2011 ». Selon le chargé de direction de l’époque, Thierry Deslandes, l’argumentation portait sur une pédagogie jugée pas assez innovante. En cas de suppression totale de cette majoration, l’équipe estimait que cinq à six postes d’enseignants sur trente-sept disparaîtraient. Parents, anciens élèves et élus locaux s’étaient mobilisés ; le rectorat assurait que rien n’était acté et qu’il s’agissait de faire le point sur le projet. Les sources consultées ne disent pas comment l’affaire s’est conclue, mais l’établissement a conservé son fonctionnement.
L’épisode montre la fragilité d’un lycée autogéré ou cogéré qui dépend chaque année d’arbitrages budgétaires. Il pose aussi une question qu’un syndicaliste soulevait dès 2011 : dans L’Humanité, Mario Bardot, du SNES-FSU du Calvados, rappelait que tous les établissements devraient avoir les moyens d’une pédagogie adaptée à chaque élève. Autrement dit, ce que le CLE réussit grâce à des heures en plus n’est pas transposable tel quel à moyens constants.
Un public qui se choisit
Le recrutement repose sur la démarche volontaire des familles et sur un entretien. Samuel Duchesne le reconnaissait en 2018 : tous les jeunes ne veulent pas participer à l’autogestion, aux tâches de cantine, au ménage ou au suivi par un tuteur. Les élèves qui arrivent au lycée expérimental ont donc, au minimum, accepté ces règles, ce qui rend toute comparaison avec un établissement de secteur délicate. Le brassage des trois tiers atténue ce biais sans le supprimer.
Une charge de travail et une évaluation surtout internes
Le fonctionnement demande beaucoup aux adultes : trois heures de concertation chaque semaine, le tutorat, les remplacements internes, un contrat à renouveler tous les ans. L’entretien admet que les enseignants y travaillent davantage. La fiche Expérithèque relève en outre deux difficultés : la méfiance de certains personnels face à des relations institutionnelles modifiées, et le manque de passerelles avec les plans de formation nationaux.
Enfin, l’évaluation est largement menée de l’intérieur : bilans annuels des fonctions pendant des stages d’été, partenariat de recherche avec l’université de Rouen sous la direction de Laurent Lescouarch. Aucune évaluation indépendante publiée des effets sur les élèves n’a été trouvée. L’histoire des établissements expérimentaux rappelle par ailleurs leur vulnérabilité : le collège de la 7e île à Brest a fermé en 2006, le collège Anne-Frank du Mans en 2019, le Lycée autogéré de Paris en 2024.
Enseignements et réplicabilité
L’équipe du lycée expérimental met elle-même en garde contre la copie. Son conseil, dans le livre, tient en deux temps : d’abord constituer une équipe, ensuite inventer son propre projet, puisque le CLE se présente comme un exemple et non comme un modèle. L’établissement dit accompagner de nombreux stages et formations pour les équipes qui veulent s’en inspirer. Plusieurs de ses gestes peuvent entrer dans un établissement ordinaire sans changer de statut.
- Une réunion d’équipe à parole réglée : inscrire un temps de concertation dans l’emploi du temps, avec un ordre du jour préparé, un tour de parole strict et des votes sur les décisions qui engagent tout le monde.
- Un tuteur pour un petit groupe : confier à chaque adulte une quinzaine d’élèves de plusieurs classes, avec un bilan collectif hebdomadaire animé par deux élèves et des rendez-vous individuels.
- Des tâches communes partagées : associer les groupes au rangement et au nettoyage de leurs salles, ou au service de la cantine, en expliquant pourquoi.
- Des après-midi choisies : libérer quelques créneaux par semaine pour des ateliers, de l’aide au travail ou de l’ouverture culturelle, que les élèves sélectionnent eux-mêmes.
- Des ateliers proposés par les lycéens : permettre à des élèves de concevoir un projet et d’être évalués sur sa réalisation finale, avec un enseignant qui conseille plutôt qu’il ne dirige.
- Une semaine sans cours : une fois par an, remplacer l’emploi du temps par des thèmes proposés par les élèves et les adultes, avec des associations du quartier.
- Un recrutement sur projet : là où le cadre le permet, faire rencontrer l’équipe aux candidats et formaliser l’engagement de chacun dans un contrat annuel.
Ces pistes n’ont pas toutes le même coût. Le tutorat ou la concertation demandent du temps, que le CLE finance en partie grâce à sa majoration horaire. Une école ordinaire peut commencer petit : une heure de tutorat par semaine, une réunion à parole réglée par mois. La FESPI, qui a consacré en mars 2026 un séminaire aux pratiques de gouvernance partagée, propose aussi un guide pour créer des structures innovantes dans le service public.
Lien avec les enjeux globaux de la transition
Un établissement autogéré, ou cogéré, est d’abord une école de la démocratie. Dans ce lycée expérimental, les élèves élus siègent à la concertation, où les adultes débattent, attendent leur tour et votent des décisions que chacun devra ensuite appliquer, qu’il les ait souhaitées ou non. Le stage associatif de première les confronte à l’engagement bénévole. Cette expérience directe de la délibération rejoint d’autres initiatives présentées sur le site, comme la démocratie délibérative par tirage au sort en Belgique, ou les conseils d’élèves de l’école d’Espoo, en Finlande.
La cohésion sociale est l’autre enjeu. En mêlant délibérément des élèves qui réussissent et d’autres qui accumulent les difficultés, le CLE fait le pari qu’un groupe hétérogène élève tout le monde. C’est une réponse concrète, à l’échelle d’un établissement, à l’entre-soi scolaire : des jeunes de milieux et de niveaux différents apprennent à travailler ensemble.
Enfin, l’établissement touche à l’avenir du travail. Des enseignants qui choisissent leurs collègues, partagent les responsabilités et coopèrent entre disciplines donnent un exemple d’organisation moins hiérarchique, dont d’autres collectifs de travail peuvent s’inspirer. Les élèves, eux, apprennent à conduire un projet de bout en bout, à évaluer leurs réussites et leurs échecs, à prendre soin d’un lieu commun. Ce sont des compétences dont une société en transition a besoin pour décider ensemble et partager ses ressources avec sobriété.
Conclusion
Au CLE d’Hérouville-Saint-Clair, la démocratie ne se résume pas à un cours d’éducation civique. Elle se vit dans une réunion de trois heures où chacun attend son tour, dans un groupe de tutorat qui fait le point chaque vendredi, dans un service de cantine assuré à tour de rôle. Plus de quarante ans après sa création, ce lycée expérimental accueille toujours quelque 340 élèves, de la sixième à la terminale.
Ses limites sont réelles : des résultats au bac souvent en dessous des attentes statistiques, des moyens supplémentaires à défendre, un public qui choisit l’établissement, une évaluation surtout interne. Mais son principal enseignement tient moins aux chiffres qu’à une méthode : partir d’une équipe, lui confier de vraies décisions et organiser la parole pour que chacun compte. Le livre le résume par un conseil que toute équipe peut suivre : inventer son propre projet plutôt que copier celui des autres.
Sources détaillées
Documents de référence
- Changez l’école ! — Ken Robinson et Lou Aronica, éditions Play Bac, 2017 ; édition originale : Creative Schools, Viking, 2015. Chapitre « Établissements scolaires innovants francophones », entretien avec François-Michel Dupont, chargé de direction du CLE : playbac-editions.com (nouvel onglet)
- Le Collège Lycée Expérimental : un effet de structure à Hérouville-Saint-Clair — fiche Expérithèque publiée en 2018, objectifs, dispositifs, partenaires, difficultés et modalités d’évaluation (copie en ligne) : readkong.com (nouvel onglet)
- Un collège lycée pas comme les autres à Hérouville-Saint-Clair — reportage d’Antenne 2 du 18 septembre 1989, notice de l’INA : mediaclip.ina.fr (nouvel onglet)
Sites web officiels
- Le CLE, Collège Lycée Expérimental d’Hérouville-Saint-Clair — fiche de l’établissement sur le site de la FESPI, adresse et effectif annuel : fespi.fr (nouvel onglet)
- FESPI — Fédération des établissements scolaires publics innovants, membres et actualités, dont le séminaire de mars 2026 sur la gouvernance partagée : fespi.fr (nouvel onglet)
- Lycée expérimental, Hérouville-Saint-Clair — fiche Onisep mise à jour en mai 2026, formations, langues, section européenne, portes ouvertes : onisep.fr (nouvel onglet)
- Annuaire de l’éducation — ministère de l’Éducation nationale, statut de l’établissement (ouvert, lycée expérimental, annexe du lycée Augustin-Fresnel de Caen) : data.education.gouv.fr (nouvel onglet)
- Indicateurs de valeur ajoutée des lycées d’enseignement général et technologique — DEPP, taux de réussite, taux d’accès et valeur ajoutée du CLE, sessions 2012 à 2017 (UAI 0142173L) : data.education.gouv.fr (nouvel onglet)
- Effectifs d’élèves en collège et en lycée général et technologique — DEPP, effectifs du CLE par rentrée, de 2019 à 2024 : collèges (nouvel onglet) et lycées (nouvel onglet)
Articles et études
- Liloé en lycée expérimental : « J’y apprends la démocratie » — L’Etudiant, Maria Poblete, 25 mai 2018, emploi du temps, tutorat, cantine, recrutement : letudiant.fr (nouvel onglet)
- Une autre école est possible… au CLE d’Hérouville-Saint-Clair — Frédéric Seaux, article paru dans L’Humanité en septembre 2011, reproduit sur le blog de l’auteur : fredericseaux.over-blog.org (nouvel onglet)
- Article sur la majoration horaire du CLE — Aurélie Lemaître, Ouest-France, édition de Caen, 23 novembre 2010, sur la dotation horaire et la mobilisation des parents et des élus (article imprimé).
- Où en sont les établissements innovants en France ? — Les Cahiers pédagogiques, 7 avril 2008, sur la FESPI et la fermeture de certaines structures : cahiers-pedagogiques.com (nouvel onglet)
- Collège expérimental — historique des établissements expérimentaux depuis 1982 et des fermetures : Wikipédia (nouvel onglet)
- Fédération des établissements scolaires publics innovants — création en 2005, convention avec le ministère, membres : Wikipédia (nouvel onglet)
- Lycée innovant de Paris — fermeture du Lycée autogéré de Paris en 2024 et création de l’établissement qui lui succède, en anglais : Wikipedia (nouvel onglet)
Et chez nous ?
Et si nous proposions, au prochain conseil de classe ou à la prochaine réunion d’équipe de notre collège, d’essayer la règle du CLE : un ordre du jour préparé, un tour de parole strict, et un vote à la fin ?
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