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Education · Bagnolet, France

Collège Travail-Langevin à Bagnolet : former les adultes pour apaiser le climat scolaire

Illustration : dans le hall d’un ancien collège en briques aux très hautes fenêtres, des collégiens tiennent les stands d’une brocante solidaire garnis de livres, de jeux de société et de vaisselle, tandis que des parents et des enseignants choisissent des objets dans la lumière du jour. Texte incrusté : « BAGNOLET : UN COLLÈGE QUI APAISE SON CLIMAT SCOLAIRE ».
Illustration générée par IA (Nano Banana Pro)

Derrière la façade de briques du collège Travail-Langevin, à Bagnolet, une enseignante décroche son téléphone pour annoncer à des parents une réussite de leur enfant, même minuscule. Ce geste, diffusé dans toute l’équipe par le principal adjoint Laurent Kaufmann, résume la démarche d’un collège d’éducation prioritaire : former ensemble les adultes pour apaiser le climat scolaire.

Sommaire

Contexte du cas

À Bagnolet, aux portes de l’est parisien, le collège Travail-Langevin se dresse au 174 rue Sadi-Carnot, dans un bâtiment inauguré en 1931. Le site d’information StreetPress, qui lui a consacré un reportage en janvier 2024, décrit une façade de briques et des fenêtres immenses qui donnent à l’ensemble un cachet singulier, à deux pas d’un château et d’un parc. C’est un collège public de Seine-Saint-Denis, tête d’un réseau d’éducation prioritaire (REP), implanté dans un quartier prioritaire de la politique de la ville ou à sa lisière immédiate, selon les données du ministère.

Dans l’entretien recueilli pour l’édition française de Changez l’école !, paru chez Play Bac en 2017, Laurent Kaufmann dresse le tableau qu’il trouve à son arrivée, en 2011. Le collège souffre d’un déficit d’image. Les familles de classe moyenne l’évitent presque toutes. Et l’établissement cumule les difficultés d’un collège d’éducation prioritaire sans en avoir encore les moyens : au moment où il répond aux questions de l’éditeur, le classement en REP ne date que d’un an.

Un collège au public très populaire

Les données publiques confirment ce portrait. L’indice de position sociale (IPS), que le ministère calcule à partir des professions des parents, s’établit à 82,1 pour le collège à la rentrée 2016, puis à 83,2 en 2022-2023. À titre de comparaison, la moyenne des collèges publics français tourne autour de 100 dans le même jeu de données, et celle des collèges publics de Seine-Saint-Denis autour de 88. Le collège accueille donc un public nettement plus modeste que la moyenne d’un département qui compte déjà parmi les plus pauvres de France. En 2024, StreetPress évoque 550 élèves, dont la moitié de boursiers.

Le climat scolaire, une affaire de relations avant d’être une affaire de discipline

Le livre ne le formule pas ainsi, mais le chantier ouvert à Bagnolet porte sur ce que l’Éducation nationale appelle le climat scolaire. Sur le portail Éduscol, le ministère le définit comme le jugement que portent élèves, parents et personnels sur leur expérience de la vie et du travail dans l’établissement. Le ministère propose d’agir sur sept leviers : les stratégies d’équipe, la pédagogie et la relation éducative, la qualité de vie, la coéducation avec les familles, les partenariats, la justice scolaire et la prévention des violences et du harcèlement.

À l’échelle nationale, le climat scolaire des collèges est plutôt bon. L’enquête de climat scolaire et de victimation conduite par la DEPP, le service statistique du ministère, auprès des collégiens en 2021-2022 indique que 93 % d’entre eux disent se sentir « bien » ou « tout à fait bien » dans leur collège. Mais cette moyenne masque des écarts entre établissements. C’est dans ces écarts que se joue le climat scolaire d’un établissement comme Travail-Langevin.

Présentation de l’initiative

L’initiative ne porte pas de nom et ne relève d’aucun label. C’est un ensemble de pratiques, installées pas à pas à partir de 2012 par une équipe de direction et des enseignants volontaires. Au moment de l’entretien, le livre présente un établissement de 24 classes, 535 élèves et 46 enseignants, rattaché à l’académie de Créteil.

Un principal adjoint qui choisit de prendre des risques

Laurent Kaufmann prend ses fonctions de principal adjoint en 2011. Il raconte, dans l’entretien, qu’il a eu envie, dès l’année suivante, de prendre des risques pour affronter les difficultés quotidiennes du collège, plutôt que de les gérer au coup par coup. Il ne dit rien non plus de la carrière ultérieure de Laurent Kaufmann : en 2022, un dossier du Sgen-CFDT le présente comme principal d’un collège de Montreuil, et en décembre 2023 les Cahiers pédagogiques l’interrogent comme principal du collège Colonel-Fabien, dans cette même ville.

Des financements publics et un partenaire venu de la recherche-action

Pour financer ses projets, le collège s’appuie, selon l’entretien, sur des crédits de la politique de la ville versés par l’État et sur le Conseil départemental, qui a la charge des collèges en Seine-Saint-Denis. La commune, elle, ne finance pas les collèges en principe.

Le partenaire décisif s’appelle alors SynLab. Une note du livre le décrit comme un laboratoire citoyen de recherche-action qui a choisi d’aider les adultes du système éducatif, enseignants et cadres, plutôt que d’intervenir directement auprès des enfants. Créée en 2012 et cofondée par Florence Rizzo, l’association s’appelle aujourd’hui Ecolhuma. Elle a longtemps porté Bâtisseurs de possibles, l’adaptation française du mouvement international Design for Change, avant d’en confier le pilotage au Learning Planet Institute en octobre 2022.

Objectifs et vision

Au départ, explique Laurent Kaufmann, l’équipe veut penser l’éducation des jeunes dans sa globalité. L’instruction ne suffit pas : la santé et la citoyenneté ont aussi leur place, et tout ne s’apprend pas pendant les cours. Les élèves doivent pouvoir expérimenter et s’exprimer.

Cinq objectifs pour un même cap

L’entretien détaille ensuite cinq objectifs. Le premier consiste à rendre l’action éducative cohérente, pour que les élèves ne reçoivent pas des messages contradictoires d’un adulte à l’autre. Le deuxième vise l’image du collège : la redorer, pour que les familles de classe moyenne reviennent et que la mixité sociale progresse. Le troisième concerne les enseignants débutants, qui doivent pouvoir échanger sur leurs pratiques et avouer leurs doutes ou leurs erreurs sans être jugés. Le quatrième demande de créer des espaces où la parole et le ressenti sont accueillis. Le dernier donne son sens à l’ensemble : penser l’établissement comme une unité de formation, pour amortir le choc d’un début de carrière dans un environnement difficile. Sans employer l’expression, ces cinq objectifs dessinent une véritable politique de climat scolaire.

La bienveillance comme condition de l’exigence

La vision qui se dégage de l’entretien tient en quelques convictions. L’école française fonctionne, estime Laurent Kaufmann, mais elle doit mieux réussir sur le plan social. Elle installe trop tôt une compétition qu’il juge destructrice, et la multiplication des évaluations crée un stress qui paralyse autant les adultes que les élèves. Une posture bienveillante, selon lui, ne s’oppose pas à l’exigence : elle la rend possible, parce qu’apprendre est difficile et qu’on y parvient mieux quand on a confiance. Il plaide aussi pour réhabiliter le droit à l’erreur, chez les adultes comme chez les enfants.

Ces idées rejoignent la thèse de Ken Robinson, mort en 2020. Dans le chapitre consacré aux chefs d’établissement, Ken Robinson et Lou Aronica expliquent que le rôle d’un dirigeant n’est pas de commander et de contrôler, mais de prendre soin du climat dans lequel chacun travaille. Le collège de Bagnolet en offre une traduction française, à l’échelle d’une salle des professeurs.

Actions concrètes mises en place

L’entretien énumère une série de réalisations. Aucune ne demande de gros moyens, mais toutes demandent du temps d’équipe.

Former ensemble les adultes pour changer le climat scolaire

Le cœur de la démarche est la formation, à commencer par l’accompagnement des nouveaux enseignants. Un pôle de partage de pratiques permet aux collègues d’échanger ce qui marche. Laurent Kaufmann insiste sur une condition matérielle : libérer les enseignants de certaines heures de classe pour qu’ils puissent travailler ensemble. Laisser du temps au collectif est, selon lui, essentiel, car l’adhésion ne va pas de soi au début.

Au moment de l’entretien, SynLab accompagne le collège depuis deux ans. La première année, le travail consiste à recueillir les idées des élèves pour améliorer le quotidien de l’établissement. La seconde, c’est une équipe d’adultes de plusieurs métiers qui est accompagnée. Elle choisit elle-même ses sujets, deux questions au cœur du climat scolaire : mieux prendre en charge la violence de certains élèves, réfléchir au cadre dans lequel les enseignants exercent. Pour avancer, elle utilise le design thinking, une méthode de résolution de problèmes née à Stanford dans les années 1980, qui part des besoins des personnes concernées et croise des regards différents. Dans sa version scolaire, Bâtisseurs de possibles, la démarche suit quatre étapes : identifier un problème, imaginer des solutions, les réaliser, puis les partager.

Le livre ne détaille pas quels métiers composaient l’équipe. Mais Laurent Kaufmann souligne qu’il est rare, dans l’Éducation nationale, que les enseignants et la direction se forment ensemble, tant les relations restent figées par la hiérarchie. Apprendre côte à côte permet, selon lui, d’ouvrir de véritables espaces de collaboration. Pour le climat scolaire, c’est un levier discret mais puissant : des adultes qui se parlent envoient aux élèves des messages cohérents.

Un coup de fil aux parents pour une réussite

Le geste le plus simple vient d’une enseignante dont le livre ne donne pas le nom. Elle décide d’appeler les parents quand un élève réussit quelque chose, même une petite chose. Laurent Kaufmann a fait connaître cette pratique à toute l’équipe. « C’est un rayon de soleil pour les élèves ! », dit-il dans l’entretien. Les élèves, ajoute-t-il, sentent qu’ils peuvent parler et font confiance aux adultes du collège, ce qu’il tient pour décisif dans un climat propice aux apprentissages.

Le carnet de correspondance, outil habituel des mots d’excuse et des sanctions, suit la même logique. Le collège y ajoute des pages consacrées aux progrès constatés, où l’on consigne ce qui avance.

Apprendre autrement : compétences, ateliers et esprit critique

Côté pédagogie, l’équipe développe le travail entre disciplines et entre degrés, avec les écoles du secteur et le lycée. Elle expérimente l’évaluation par compétences dans deux classes de sixième, puis l’étend à toutes. Le livre précise que ce choix a précédé la refondation de l’école et la création du cycle 3, qui réunit depuis la rentrée 2016 le CM1, le CM2 et la sixième.

Au moment de l’entretien, la semaine qui précède les vacances de Noël est devenue une semaine décloisonnée. Les élèves s’inscrivent dans des ateliers de leur choix pour apprendre autrement qu’en cours traditionnel : astronomie, théâtre, danse, fabrication de mobilier. Le site du collège en garde une trace en février 2018 : pendant cette semaine, un atelier « Customise ton sous-sol », mené avec une association, a redonné un coup de neuf au sous-sol de l’établissement.

Le livre mentionne enfin, sans les détailler, des cours d’autodéfense intellectuelle, expression popularisée en 2005 par Normand Baillargeon pour désigner une initiation à l’esprit critique.

Des projets nés de la parole des élèves

Les concertations avec les élèves débouchent sur des projets concrets : un mobilier scolaire mieux adapté, une modification du règlement intérieur pour encadrer le téléphone portable, et une boutique solidaire destinée à financer des projets. Celle-ci est bien documentée sur l’ancien site du collège. Pendant une « semaine du don », adultes et élèves déposent des livres, des DVD, des jeux, de la vaisselle ou des bijoux fantaisie ; les vêtements sont refusés pour des raisons d’hygiène. Puis, le jour de la remise des bulletins, les élèves tiennent une grande vente dans le hall, avec boissons, gâteaux et crêpes. Les bénéfices vont au foyer socio-éducatif pour payer des sorties et des voyages. Le site recense une troisième saison en 2018, une quatrième en 2019 et une « grande brocante » en mars 2022.

Résultats observés

Il faut distinguer ce que l’équipe déclarait en 2017 de ce que montrent les données publiques.

Ce que l’équipe rapportait en 2017

Selon Laurent Kaufmann, élèves et adultes travaillent désormais vraiment ensemble et le climat scolaire est très apaisé. Les incidents violents et les sanctions ont nettement diminué. Plus d’élèves osent viser des filières d’excellence et les obtiennent ; plus d’élèves orientés vers la voie professionnelle obtiennent leur premier vœu.

Il avance un chiffre frappant sur la discipline. En 2011, le collège réunissait une quinzaine de conseils de discipline par an, qui se concluaient tous par une exclusion définitive. En 2015-2016, il n’y en a eu que neuf, et moins de la moitié ont abouti à une exclusion. Ces chiffres proviennent de l’établissement lui-même. Aucune source publique ne permet de les vérifier.

Ce que disent les chiffres publics du brevet

Sur le brevet, l’entretien affirme que le taux de réussite est passé de 62 % six ans plus tôt à plus de 75 % sur les trois dernières sessions, avec plus de la moitié de mentions. Les données de la DEPP, publiées sur data.education.gouv.fr, donnent un tableau plus nuancé. Le collège affiche 67,5 % de réussite en 2011 et 64,2 % en 2012. Viennent ensuite 77,7 % en 2013, 70,2 % en 2014, 82,9 % en 2015, 76,7 % en 2016 et 77,1 % en 2017. La tendance est bien à la hausse, d’une dizaine de points en quelques années. Les mentions progressent aussi : en 2016, 46 des 86 admis en décrochent une, soit un peu plus de la moitié, et en 2017, 72 sur 98.

La suite reste solide. Le taux de réussite atteint 70,4 % en 2018, 73,6 % en 2019, 80,5 % en 2020, session attribuée sur le seul contrôle continu en raison de la crise sanitaire, puis 80 % en 2021.

Une valeur ajoutée nettement positive en 2022

Depuis la session 2022, la DEPP publie des indicateurs de valeur ajoutée des collèges. Ils comparent les résultats de chaque établissement à ceux qu’on pouvait attendre compte tenu du profil scolaire et social de ses élèves. En 2022, Travail-Langevin obtient 85 % de réussite en série générale, soit douze points de plus que le taux attendu. La même année, 89 % des élèves entrés en sixième atteignent la troisième dans l’établissement. StreetPress résume ce constat en 2024 : pour l’Éducation nationale, les élèves sortent du collège avec un meilleur niveau qu’à leur entrée.

Un climat scolaire toujours travaillé en 2023

D’autres initiatives prolongent l’esprit de la démarche. En mars 2023, un reportage de Radio France diffusé sur franceinfo et repris par le site France Fraternités décrit la médiation culturelle proposée par deux professeurs. Un enseignant de français lit un texte à voix haute pendant sept à huit minutes, puis les élèves résument, débattent, argumentent, écoutent. Chaque classe sort quatre ou cinq fois dans l’année au musée ou au théâtre, et tout repose sur le volontariat, y compris celui des enseignants, qui y consacrent leur temps personnel. Le professeur de mathématiques constate que les récompenses augmentent, que les problèmes de vie scolaire diminuent et que l’ambiance des classes s’est pacifiée, filles et garçons travaillant plus volontiers ensemble. Vers 2021, la principale d’alors, Mathilde Soilleux, témoignait aussi auprès du réseau France Médiation de l’apport d’un médiateur social présent au collège, adulte de confiance pour les élèves et relais auprès des familles.

« On essaie de rétablir l’égalité des chances et c’est un vrai choix d’établissement, un choix politique. »

— Céline Boeschlin, principale du collège Travail-Langevin en 2023

Difficultés ou limites rencontrées

Le livre présente l’expérience à travers le seul regard de son principal adjoint, sans évaluation extérieure. Plusieurs limites apparaissent dès qu’on confronte ce récit à d’autres sources.

Des chiffres déclaratifs, en partie contredits

Le taux de 62 % de réussite au brevet cité pour 2011 ne se retrouve pas dans les données publiques, qui indiquent 67,5 % cette année-là. L’affirmation d’un taux supérieur à 75 % sur trois sessions ne vaut pas pour 2014 (70,2 %). Les mentions dépassent la moitié des admis en 2016, mais pas la moitié des candidats. La baisse des conseils de discipline, enfin, n’est documentée nulle part ailleurs. Aucune enquête locale de climat scolaire n’a été rendue publique pour l’établissement.

La chute de 2024, quand le climat scolaire ne suffit pas

La limite la plus nette tient aux résultats récents. En 2023, le collège obtient 82 % de réussite au brevet, mais sa valeur ajoutée retombe à un point seulement. En 2024, le taux chute à 62 % pour 151 candidats, le groupe le plus nombreux de la série, avec une valeur ajoutée de trois points en dessous du taux attendu. En 2025, il remonte à 73 %, toujours un point sous l’attendu.

Le contexte explique une partie de cette chute. Au niveau national, selon le Café pédagogique, qui s’appuie sur les données de la DEPP, le taux de réussite en série générale est passé de 90,2 % en 2023 à 86,8 % en 2024, une baisse que le site attribue à la suppression des correctifs académiques appliqués jusque-là aux notes. En faisant la moyenne, pondérée par le nombre de candidats, des collèges publics de Seine-Saint-Denis dans le même jeu de données, on passe d’environ 85 % à 74 %. Mais le recul de Travail-Langevin, d’une vingtaine de points, est près de deux fois plus fort que celui du département. Et l’écart positif de 2022 ne s’est pas maintenu. Les données ne disent pas pourquoi. Elles rappellent seulement qu’un climat scolaire apaisé ne garantit pas, à lui seul, la réussite aux examens.

La mixité sociale, toujours hors d’atteinte

L’un des objectifs affichés, faire revenir les classes moyennes, n’est pas atteint selon les indicateurs disponibles. L’indice de position sociale du collège reste quasiment stable, de 82,1 en 2016-2017 à 83,2 en 2022-2023. En 2024, StreetPress rapporte que des élus locaux estiment entre 450 et 500 le nombre d’enfants de Bagnolet qui contournent la carte scolaire et évitent les deux collèges publics de la ville. Un établissement seul, même engagé, pèse peu face à l’évitement scolaire.

Un bâtiment vétuste et des postes vacants

Les conditions matérielles se sont dégradées. En juillet 2023, un texte des personnels publié par SUD éducation 93 signale qu’en 2022-2023, le collège n’a eu ni assistante sociale de toute l’année, ni infirmière depuis septembre 2022, et une psychologue arrivée seulement en décembre, pour douze heures par semaine. En janvier 2024, StreetPress décrit des moisissures qui ont fait pourrir des feutres, des averses qui transforment certaines pièces en passoires, des fenêtres qui ne s’ouvrent plus ou ne ferment plus et des radiateurs d’appoint envoyés par le Département. « Tous les matins, on ne sait pas ce qui va nous tomber dessus », y confie un surveillant. La reconstruction du collège, envisagée pour 2020, a été repoussée à 2026, puis, selon StreetPress, à 2028 ou 2029, officieusement et au conditionnel.

Ken Robinson et Lou Aronica consacrent justement leur chapitre 10 à cette dépendance : la culture d’une école, écrivent-ils, dépend largement du contexte politique dans lequel elle baigne. Une équipe peut apaiser les relations. Elle ne peut pas réparer seule un toit ni recruter une infirmière.

Une démarche qui repose sur des personnes

Laurent Kaufmann le reconnaissait lui-même : le projet a demandé beaucoup de temps, d’enthousiasme et de ténacité. Or un climat scolaire se construit dans la durée, et l’équipe de direction a changé plusieurs fois depuis. Plusieurs dispositifs cités dans le livre ne sont plus documentés publiquement. Le dernier article de l’ancien site du collège consacré à la semaine décloisonnée date de 2018, et ce site s’arrête à l’été 2023 ; le nouveau site de l’établissement n’a pas pu être consulté. Quant au programme Bâtisseurs de possibles, SynLab l’a transmis à un autre organisme en 2022. En 2023, la médiation culturelle reposait sur le volontariat de deux enseignants. L’état actuel de chacune de ces pratiques n’a pas pu être établi.

Enseignements et réplicabilité

L’expérience de Bagnolet n’a rien d’un modèle clé en main. Elle montre plutôt qu’un établissement ordinaire, sans statut dérogatoire, peut agir sur son climat scolaire avec des moyens modestes, à condition de donner du temps aux adultes. Plusieurs gestes sont transposables dans n’importe quel collège.

  • Former ensemble direction et enseignants : choisir au moins une formation commune par an, sur un sujet décidé par l’équipe, plutôt que des stages individuels séparés.
  • Annoncer les réussites aux familles : un appel ou un message pour un progrès, même modeste, change la relation entre parents et collège.
  • Ouvrir des pages de progrès : réserver quelques pages du carnet de correspondance aux avancées constatées, et pas seulement aux absences et aux punitions.
  • Dégager du temps de concertation : prévoir des heures banalisées pour que les équipes échangent leurs pratiques et accueillent les débutants.
  • Décloisonner une semaine par an : proposer des ateliers au choix, du théâtre à la fabrication de mobilier, avant une période de vacances.
  • Faire concevoir les solutions par les intéressés : réunir élèves et adultes de plusieurs métiers autour d’un problème concret, en suivant les étapes du design thinking.
  • Mesurer avant et après : utiliser les enquêtes locales de climat scolaire proposées par le ministère et suivre la valeur ajoutée du collège sur plusieurs années, pour ne pas se fier à une seule session.

Le coût reste limité. Le principal poste est le temps des personnels, et les crédits de la politique de la ville ou du Département peuvent financer les interventions extérieures. Le préalable, lui, est culturel : accepter que les adultes aussi apprennent, et que l’erreur fasse partie du chemin.

Lien avec les enjeux globaux de la transition

Un climat scolaire apaisé est d’abord une affaire de cohésion sociale. Quand les familles évitent un établissement, la ségrégation se creuse et l’école cesse d’être un lieu de rencontre. Restaurer l’image d’un collège d’éducation prioritaire, comme le voulait l’équipe de Travail-Langevin, participe à la lutte contre ce tri silencieux, même si les chiffres montrent que le chemin reste long.

C’est aussi un enjeu démocratique. Recueillir les idées des élèves, les associer à la révision du règlement intérieur, leur apprendre à repérer les raisonnements fallacieux : autant d’apprentissages de la citoyenneté. La boutique solidaire, de son côté, initie les élèves à une économie du don et du réemploi, où l’objet inutile d’une famille finance le voyage d’une classe.

L’expérience touche enfin à l’avenir du métier d’enseignant. Comme le rappelle l’entretien, bien des professeurs débutent leur carrière dans des établissements difficiles. Faire du collège une unité de formation, où l’on peut dire ses doutes, répond à une question que se pose tout le système : comment rendre ce métier plus soutenable ?

Sur Redevenir Humain, l’article consacré à Espoo et au système éducatif finlandais décrit une autre manière de faire confiance aux enseignants et aux élèves. Bagnolet en offre une version plus modeste, dans un contexte bien plus contraint.

Conclusion

Au collège Travail-Langevin, l’équipe n’a ni changé de statut ni obtenu de moyens exceptionnels. Elle a d’abord changé la façon dont les adultes travaillent ensemble : formations communes, partage de pratiques, droit à l’erreur. Elle y a ajouté des gestes simples, un appel aux parents pour une réussite, des pages de progrès, une semaine d’ateliers, une boutique tenue par les élèves. Le climat scolaire s’en est trouvé apaisé, selon l’équipe, et les résultats au brevet ont progressé pendant plusieurs années.

L’histoire ne s’arrête pas là. La chute de 2024, un bâtiment à bout de souffle, des postes restés vacants et une mixité sociale qui ne revient pas rappellent qu’un établissement ne peut pas tout porter seul. Le collège est toujours ouvert et toujours classé en REP ; début 2024, il attendait encore sa reconstruction. Ce que ses équipes ont appris reste disponible pour d’autres : un climat scolaire se construit d’abord entre adultes, et il demande autant de soin que les murs qui l’abritent.

Sources détaillées

L’ouvrage source

  • Changez l’école ! — Ken Robinson et Lou Aronica, éditions Play Bac, 2017 ; édition originale : Creative Schools, Viking, 2015. Chapitre 11, « Établissements scolaires innovants francophones », entretien avec Laurent Kaufmann, principal adjoint du collège Travail-Langevin ; chapitres 8 et 10 pour la thèse des auteurs sur le rôle des dirigeants et le contexte politique. Fiche de l’éditeur (nouvel onglet)
  • Petit cours d’autodéfense intellectuelle — Normand Baillargeon, Lux Éditeur, 2005 : l’ouvrage qui a popularisé l’expression. Fiche de l’éditeur (nouvel onglet)

Données publiques

  • Diplôme national du brevet par établissement (DEPP) — taux de réussite, admis et mentions du collège pour les sessions 2006 à 2021. data.education.gouv.fr (nouvel onglet)
  • Indicateurs de valeur ajoutée des collèges (DEPP) — taux de réussite, valeur ajoutée, taux d’accès de la sixième à la troisième et mentions pour les sessions 2022 à 2025, avec la méthode de calcul. data.education.gouv.fr (nouvel onglet)
  • Indice de position sociale des collèges (DEPP) — IPS et effectifs du collège pour 2022-2023 ; les moyennes nationale et départementale citées sont calculées à partir de ce jeu de données. data.education.gouv.fr (nouvel onglet)

Sites web officiels

Articles et études

  • StreetPress, « À Bagnolet, le collège des galères » — reportage de Ramsès Kefi (janvier 2024) sur l’état du bâtiment, les effectifs, l’évitement scolaire et le calendrier de reconstruction. streetpress.com (nouvel onglet)
  • France Fraternités, reprise d’un reportage de franceinfo — la médiation culturelle au collège Travail-Langevin (mars 2023), avec les propos de la principale et d’enseignants. france-fraternites.org (nouvel onglet)
  • France Médiation, témoignage de Mathilde Soilleux — le dispositif « Médiateur à l’École » au collège Travail-Langevin. francemediation.fr (nouvel onglet)
  • SUD éducation 93, « Le collège Travail Langevin (Bagnolet), en lutte ! » — texte des personnels de juillet 2023 sur les postes médico-sociaux vacants et le bâti. sudeducation93.org (nouvel onglet)
  • Café pédagogique, « 120 000 élèves n’ont pas eu leur brevet en 2024 » — taux de réussite nationaux 2023 et 2024 d’après la DEPP (mars 2025). cafepedagogique.net (nouvel onglet)
  • Cahiers pédagogiques, entretien avec Céline Vallée, Caroline Séchan et Laurent Kaufmann — l’éducation prioritaire vue par des personnels de Montreuil (décembre 2023). cahiers-pedagogiques.com (nouvel onglet)
  • The Conversation, « Bâtisseurs de possibles : des projets qui donnent confiance aux élèves » — origine du design thinking et effets observés sur la confiance des élèves, par Bastien Wagener, Sylvain Connac et l’équipe du réseau. theconversation.com (nouvel onglet)
  • Sgen-CFDT, Profession Éducation n° 286 — dossier « Bien-être au travail » (2022), où Laurent Kaufmann intervient comme principal de collège à Montreuil. sgen-cfdt.fr (nouvel onglet)

Et chez nous ?

Et si, à la prochaine réunion entre parents et professeurs de notre collège, nous proposions qu’une réussite d’élève, même petite, soit annoncée chaque semaine à sa famille par un simple coup de fil ?

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